dimanche 24 mai 2009

"entre ici Jean Moulin avec ton terrible cortège..."

malraux


discours du transfert des cendres

de Jean Moulin

au Panthéon, 19 décembre 1964

André MALRAUX


"entre ici Jean Moulin avec ton terrible cortège..."

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Jean Moulin avant guerre

- voir la partie finale du discours d'André Malraux


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Monsieur le Président de la République,

Voilà donc plus de vingt ans que Jean Moulin partit, par un temps de décembre sans doute semblable à celui-ci, pour être parachuté sur la terre de Provence, et devenir le chef d'un peuple de la nuit. Sans la cérémonie d'aujourd'hui, combien d'enfants de France sauraient son nom ? Il ne le retrouva lui-même que pour être tué ; et depuis, sont nés seize millions d'enfants...

Puissent les commémorations des deux guerres s'achever aujourd'hui par la résurrection du peuple d'ombres que cet homme anima, qu'il symbolise, et qu'il fait entrer ici comme une humble garde solennelle autour de son corps de mort. Après vingt ans, la Résistance est devenue un monde de limbes où la légende se mêle à l'organisation. Le sentiment profond, organique, millénaire, qui a pris depuis son action légendaire, voici comment je l'ai rencontré.

Dans un village de Corrèze, les Allemands avaient tué des combattants du maquis, et donné ordre au maire de les faire enterrer en secret, à l'aube. Il est d'usage, dans cette région, que chaque femme assiste aux obsèques de tout mort de son village en se tenant sur la tombe de sa propre famille. Nul ne connaissait ces morts, qui étaient des Alsaciens. Quand ils atteignirent le cimetière, portés par nos paysans sous la garde menaçante des mitraillettes allemandes, la nuit qui se retirait comme la mer laissa paraître les femmes noires de Corrèze, immobiles du haut en bas de la montagne, et attendant en silence, chacune sur la tombe des siens, l'ensevelissement des morts français. Ce sentiment qui appelle la légende sans lequel la résistance n'eut jamais existé et qui nous réunit aujourd'hui c'est peut-être simplement l'accent invincible de la fraternité.

Comment organiser cette fraternité pour en faire un combat ? On sait ce que Jean Moulin pensait de la Résistance, au moment où il partit pour Londres : «Il serait fou et criminel de ne pas utiliser, en cas d'action alliée sur le continent, ces troupes prêtes aux sacrifices les plus grands, éparses et anarchiques aujourd'hui, mais pouvant constituer demain une armée cohérente de parachutistes déjà en place, connaissant les lieux, ayant choisi leur adversaire et déterminé leur objectif».

C'était bien l'opinion du général De Gaulle. Néanmoins, lorsque, le 1er janvier 1942, Jean Moulin fut parachuté en France, la Résistance n'était encore qu'un désordre de courage : une presse clandestine, une source d'informations, une conspiration pour rassembler ces troupes qui n'existaient pas encore. Or, ces informations étaient destinées à tel ou tel allié, ces troupes se lèveraient lorsque les Alliés débarqueraient. Certes, les résistants étaient des combattants fidèles aux Alliés. Mais ils voulaient cesser d'être des Français résistants, et devenir la Résistance française.

C'est pourquoi Jean Moulin est allé à Londres. Pas seulement parce que s'y trouvaient des combattants français (qui eussent pu n'être qu'une légion), pas seulement parce qu'une partie de l'empire avait rallié la France libre. S'il venait demander au général De Gaulle de l'argent et des armes, il venait aussi lui demander «une approbation morale, des liaisons fréquentes, rapides et sûres avec lui». Le Général assumait alors le Non du premier jour ; le maintien du combat, quel qu'en fût le lieu, quelle qu'en fût la forme ; enfin, le destin de la France.

La force des appels de juin [1940] tenait moins aux «forces immenses qui n'avaient pas encore donné», qu'à : "Il faut que la France soit présente à la victoire. Alors, elle retrouvera sa liberté et sa grandeur." La France, et non telle légion de combattants français. C'était par la France libre que les résistants de Bir Hakeim se conjuguaient, formaient une France combattante restée au combat. Chaque groupe de résistants pouvait se légitimer par l'allié qui l'armait et le soutenait, voire par son seul courage ; le général de Gaulle seul pouvait appeler les mouvements de Résistance à l'union entre eux et avec tous les autres combats, car c'était à travers lui seul que la France livrait un seul combat.

C'est pourquoi - même lorsque le président Roosevelt croira assister à une rivalité de généraux ou de partis - l'armée d'Afrique, depuis la Provence jusqu'aux Vosges, combattra au nom du gaullisme comme feront les troupes du Parti communiste. C'est pourquoi Jean Moulin avait emporté, dans le double fond d'une boîte d'allumettes, la microphoto du très simple ordre suivant : «M. Moulin a pour mission de réaliser, dans la zone non directement occupée de la métropole, l'unité d'action de tous les éléments qui résistent à l'ennemi et à ses collaborateurs». Inépuisablement, il montre aux chefs des groupements le danger qu'entraînerait le déchirement de la Résistance entre des tuteurs différents. Chaque événement capital - entrée en guerre de la Russie, puis des États-Unis, débarquement en Afrique du Nord - renforce sa position.

À partir du débarquement, il devient évident que la France va redevenir un théâtre d'opérations. Mais la presse clandestine, les renseignements (même enrichis par l'action du noyautage des administrations publiques) sont à l'échelle de l'Occupation, non de la guerre. Si la Résistance sait qu'elle ne délivrera pas la France sans les Alliés, elle n'ignore plus l'aide militaire que son unité pourrait leur apporter. Elle a peu à peu appris que s'il est relativement facile de faire sauter un pont, il n'est pas moins facile de le réparer ; alors que s'il est facile à la Résistance de faire sauter deux cents ponts, il est difficile aux Allemands de les réparer à la fois. En un mot, elle sait qu'une aide efficace aux armées de débarquement est inséparable d'un plan d'ensemble. Il faut que sur toutes les routes, sur toutes les voies ferrées de France, les combattants clandestins désorganisent méthodiquement la concentration des divisions cuirassées allemandes. Et un tel plan d'ensemble ne peut être conçu, et exécuté, que par l'unité de la Résistance.

C'est à quoi Jean Moulin s'emploie jour après jour, peine après peine, un mouvement de Résistants après l'autre : «Et maintenant, essayons de calmer les colères d'en face...» Il y a, inévitablement, les problèmes de personnes ; et bien davantage, la misère de la France combattante, l'exaspérante certitude pour chaque maquis ou chaque groupe franc, d'être spolié au bénéfice d'un autre maquis ou d'un autre groupe, qu'indignent, au même moment, les mêmes illusions... Qui donc sait encore ce qu'il fallut d'acharnement pour parler le même langage à des instituteurs radicaux ou réactionnaires, des officiers réactionnaires ou libéraux, des trotskistes ou communistes retour de Moscou, tous promis à la même délivrance ou à la même prison ; ce qu'il fallut de rigueur à un ami de la République espagnole, à un ancien "préfet radical", chassé par Vichy, pour exiger d'accueillir dans le combat commun tels rescapés de la Cagoule !

Jean Moulin n'a nul besoin d'une gloire usurpée : ce n'est pas lui qui a créé Combat, Libération, Franc-tireur, c'est Frenay, d'Astier, Jean-Pierre Lévy. Ce n'est pas lui qui a créé les nombreux mouvements de la zone Nord dont l'histoire recueillera tous les noms. Ce n'est pas lui qui a fait les régiments mais c'est lui qui a fait l'armée. Il a été le Carnot de la Résistance.

Attribuer peu d'importance aux opinions dites politiques, lorsque la nation est en péril de mort - la nation, non pas un nationalisme alors écrasé sous les chars hitlériens, mais la donnée invincible et mystérieuse qui allait emplir le siècle ; penser qu'elle dominerait bientôt les doctrines totalitaires dont retentissait l'Europe ; voir dans l'unité de la Résistance le moyen capital du combat pour l'unité de la nation, c'était peut-être affirmer ce qu'on a, depuis, appelé le gaullisme. C'était certainement proclamer la survie de la France.

En février, ce laïc passionné avait établi sa liaison par radio avec Londres, dans le grenier d'un presbytère. En avril, le Service d'information et de propagande, puis le Comité général d'études étaient formés ; en septembre, le noyautage des administrations publiques. Enfin, le général de Gaulle décidait la création d'un Comité de coordination que présiderait Jean Moulin, assisté du chef de l'Armée secrète unifiée. La préhistoire avait pris fin. Coordonnateur de la Résistance en zone Sud, Jean Moulin en devenait le chef.

En janvier 1943, le Comité directeur des Mouvements unis de la Résistance (ce que, jusqu'à la Libération, nous appellerions les Murs) était créé sous sa présidence. En février, il repartait pour Londres avec le général Delestraint, chef de l'Armée secrète, et Jacques Dalsace. De ce séjour, le témoignage le plus émouvant a été donné par le colonel Passy. «Je revois Moulin, blême, saisi par l'émotion qui nous étreignait tous, se tenant à quelques pas devant le Général et celui-ci disant, presque à voix basse : “Mettez-vous au garde-à-vous”, puis : “Nous vous reconnaissons comme notre compagnon, pour la libération de la France, dans l'honneur et par la victoire”. Et pendant que de Gaulle lui donnait l'accolade, une larme, lourde de reconnaissance, de fierté, et de farouche volonté, coulait doucement le long de la joue pâle de notre camarade Moulin. Comme il avait la tête levée, nous pouvions voir encore, au travers de sa gorge, les traces du coup de rasoir qu'il s'était donné, en 40, pour éviter de céder sous les tortures de l'ennemi». Les tortures de l'ennemi... En mars, chargé de constituer et de présider le Conseil national de la Résistance, Jean Moulin monte dans l'avion qui va le parachuter au nord de Roanne.

Ce Conseil national de la Résistance, qui groupe les mouvements, les partis et les syndicats de toute la France, c'est l'unité précairement conquise, mais aussi la certitude qu'au jour du débarquement, l'armée en haillons de la Résistance attendra les divisions blindées de la Libération.

Jean Moulin en retrouve les membres, qu'il rassemblera si difficilement. Il retrouve aussi une Résistance tragiquement transformée. Celle là, elle avait combattu comme une armée, en face de la victoire, de la mort ou de la captivité. Elle commence à découvrir l'univers concentrationnaire, la certitude de la torture. Désormais elle va combattre en face de l'enfer. Ayant reçu un rapport sur les camps de concentration, il dit : «J'espère qu'ils nous fusillerons avant». Ils ne devaient pas avoir besoin de le fusiller.

La Résistance grandit, les réfractaires du travail obligatoire vont bientôt emplir nos maquis ; la Gestapo grandit aussi, la Milice est partout. C'est le temps où, dans la campagne, nous interrogeons les aboiements des chiens au fond de la nuit ; le temps où les parachutes multicolores, chargés d'armes et de cigarettes, tombent du ciel dans la lueur des feux des clairières ou des causses ; c'est le temps des caves, et de ces cris désespérés que poussent les torturés avec des voix d'enfants... La grande lutte des ténèbres a commencé.

Le 27 mai 1943, a lieu à Paris, rue du Four, la première réunion du CNR.

Jean Moulin rappelle les buts de la France libre : «Faire la guerre ; rendre la parole au peuple français ; rétablir les libertés républicaines ; travailler avec les Alliés à l'établissement d'une collaboration internationale».

Puis il donne lecture d'un message du général De Gaulle, qui fixe pour premier but au premier Conseil de la Résistance, le maintien de l'unité de cette Résistance qu'il représente.

Au péril quotidien de la vie de chacun de ses membres. Le 9 juin, le général Delestraint, chef de l'Armée secrète enfin unifiée, est pris à Paris.

Aucun successeur ne s'impose. Ce qui est fréquent dans la clandestinité : Jean Moulin aura dit maintes fois avant l'arrivée de Serreules : «Si j'étais pris, je n'aurais pas même eu le temps de mettre un adjoint au courant...» Il veut donc désigner ce successeur avec l'accord des mouvements, notamment de ceux de la zone Sud. Il rencontrera leurs délégués le 21, à Caluire.

Ils l'y attendent, en effet.

La Gestapo aussi.

La trahison joue son rôle - et le destin, qui veut qu'aux trois quarts d'heure de retard de Jean Moulin, presque toujours ponctuel, corresponde un long retard de la police allemande. Assez vite, celle-ci apprend qu'elle tient le chef de la Résistance.

En vain. Le jour où, au fort Montluc à Lyon, après l'avoir fait torturer, l'agent de la Gestapo lui tend de quoi écrire puisqu'il ne peut plus parler, Jean Moulin dessine la caricature de son bourreau. Pour la terrible suite, écoutons seulement les mots si simples de sa sœur : «Son rôle est joué, et son calvaire commence. Bafoué, sauvagement frappé, la tête en sang, les organes éclatés, il atteint les limites de la souffrance humaine sans jamais trahir un seul secret, lui qui les savait tous».

Comprenons bien que, pendant les quelques jours où il pourrait encore parler ou écrire, le destin de la Résistance est suspendu au courage de cet homme. Comme le dit Mademoiselle Moulin, il savait tout.

Georges Bidault prendra sa succession. Mais voici la victoire de ce silence atrocement payé : le destin bascule. Chef de la Résistance martyrisé dans des caves hideuses, regarde de tes yeux disparus toutes ces femmes noires qui veillent nos compagnons : elles portent le deuil de la France, et le tien. Regarde glisser sous les chênes nains du Quercy, avec un drapeau fait de mousselines nouées, les maquis que la Gestapo ne trouvera jamais parce qu'elle ne croit qu'aux grands arbres. Regarde le prisonnier qui entre dans une villa luxueuse et se demande pourquoi on lui donne une salle de bains - il n'a pas encore entendu parler de la baignoire. Pauvre roi supplicié des ombres, regarde ton peuple d'ombres se lever dans la nuit de juin constellée de tortures.

[Voici le fracas des chars allemands qui remontent vers la Normandie à travers les longues plaintes des bestiaux réveillés : grâce à toi, les chars n'arriveront pas à temps. Et quand la trouée des Alliés commence, regarde, préfet, surgir dans toutes les villes de France les commissaires de la République - sauf lorsqu'on les a tués. Tu as envié, comme nous, les clochards épiques de Leclerc : regarde, combattant, tes clochards sortir à quatre pattes de leurs maquis de chênes, et arrêter avec leurs mains paysannes formées aux bazookas l'une des premières divisions cuirassées de l'empire hitlérien, la division Das Reich.]

Comme Leclerc entra aux Invalides, avec son cortège d'exaltation dans le soleil d'Afrique, entre ici, Jean Moulin, avec ton terrible cortège. Avec ceux qui sont morts dans les caves sans avoir parlé, comme toi ; et même, ce qui est peut-être plus atroce, en ayant parlé ; avec tous les rayés et tous les tondus des camps de concentration, avec le dernier corps trébuchant des affreuses files de Nuit et Brouillard, enfin tombé sous les crosses ; avec les huit mille Françaises qui ne sont pas revenues des bagnes, avec la dernière femme morte à Ravensbrück pour avoir donné asile à l'un des nôtres. Entre, avec le peuple né de l'ombre et disparu avec elle - nos frères dans l'ordre de la Nuit... Commémorant l'anniversaire de la Libération de Paris, je disais : «Écoute ce soir, jeunesse de mon pays, ces cloches d'anniversaire qui sonneront comme celles d'il y a quatorze ans. Puisses-tu, cette fois, les entendre : elles vont sonner pour toi».

L'hommage d'aujourd'hui n'appelle que le chant qui va s'élever maintenant, ce Chant des partisans que j'ai entendu murmurer comme un chant de complicité, puis psalmodier dans le brouillard des Vosges et les bois d'Alsace, mêlé au cri perdu des moutons des tabors, quand les bazookas de Corrèze avançaient à la rencontre des chars de Rundstedt lancés de nouveau contre Strasbourg.

Écoute aujourd'hui, jeunesse de France, ce qui fut pour nous le Chant du Malheur. C'est la marche funèbre des cendres que voici. À côté de celles de Carnot avec les soldats de l'an II, de celles de Victor Hugo avec les Misérables, de celles de Jaurès veillées par la Justice, qu'elles reposent avec leur long cortège d'ombres défigurées. Aujourd'hui, jeunesse, puisses-tu penser à cet homme comme tu aurais approché tes mains de sa pauvre face informe du dernier jour, de ses lèvres qui n'avaient pas parlé ; ce jour-là, elle était le visage de la France...

André Malraux

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dernière page du discours de Malraux

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 à Béziers

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 Jean Moulin, étudiant

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 Jean Moulin (1899-1943)

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la villa à Calluire, lieu de l'arrestation le 21 juin 1943



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dimanche 3 mai 2009

Serge Ravanel (1920-2009)

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Serge Ravanel : un immortel exemple

Jean-Pierre Chevènement

Serge Ravanel nous a quittés. "Il est mort en combattant", m'a confié sa femme, c'est-à-dire comme il avait vécu.

Entré en Résistance à l’âge de 22 ans, il n’avait jamais reculé devant les risques les plus fous, comme chef national des groupes francs. Le colonel Ravanel restera comme le libérateur de Toulouse en août 1944.

Ce qui frappait le plus chez Serge Ravanel c’était pourtant son caractère réfléchi, sa recherche constante de la meilleure solution. Je revois son beau visage, son regard à la fois profond et vif, j’entends son élocution posée, développant la méthode qui lui paraissait la plus appropriée : bref il montrait la meilleur des qualités qu’on prête aux polytechniciens.

Je l’ai vu appliquer toute son intelligence méthodique à la solution des problèmes de la recherche et de l’industrie françaises, quand il m’a fait l’honneur d’être à mon cabinet de 1981 à 1983. J’imagine très bien qu’il appliquait au combat les mêmes qualités. Les risques fous qu’il a pris ne l’étaient pas autant qu’ils le paraissaient : ils procédaient toujours, j’en suis sûr, d’une analyse complète et raisonnée des situations.

Serge Ravanel était viscéralement un patriote. C’est cela qui le motivait fondamentalement. J’ajoute qu’il ne séparait pas le patriotisme de la recherche d’un progrès collectif partagé. Il aimait la justice et la France d’un même élan.

Adieu, Serge. Nous perdons avec toi un grand Français et un grand Citoyen. Mais que dis-je ?

Nous ne te perdons pas, car tu restes, pour tous ceux qui t’ont connu, un immortel exemple de vertu républicaine.

Jean-Pierre Chevènement
source (30 avril 2009)

- dossier de La Dépèche de Toulouse sur Serge Ravanel


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Serge Ravanel (à gauche) et Raymond Aubrac

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17 septembre 1944,
au stade Chapou à Toulouse


Serge Ravanel, l'une des dernières

grandes figures de la Résistance

Décédé lundi [27 avril 2009] à 88 ans, le Compagnon de la Libération Serge Ravanel, l'une des dernières grandes figures de la Résistance, après en avoir été le plus jeune colonel, n'avait jamais cessé de témoigner de l'actualité des valeurs de la Résistance.

AFP - le 27 avril 2009, 18h55

Ce proche des époux Aubrac avait fait évader Raymond Aubrac en 1943 à Lyon où il avait été libéré cinq mois plus tôt par Lucie Aubrac qui disait toujours de lui : "Serge Ravanel, c'est mon petit frère".

L'oeil bleu pétillant, d'une mémoire méticuleuse, il pouvait raconter sans faillir la genèse du programme du Conseil national de la Résistance (CNR) où cohabitèrent résistants de droite et de gauche.

Resté très curieux de l'actualité politique, cet homme de gauche confiait "avoir été très déçu" par la dernière élection présidentielle.

Né le 12 mai 1920 à Paris, Serge Ravanel entre en septembre 1939 à l'École Polytechnique avant d'être affecté en juin 1940 dans un chantier de jeunesse en Savoie puis de retourner à l'X, alors repliée à Lyon.

En avril 1941, il rejoint la Résistance, termine ses études en juin 1942 et entre au mouvement Libération-Sud. Arrêté une première fois le 5 novembre 1942 à Marseille par la police française et évadé le lendemain, il est à nouveau arrêté le 15 mars 1943 à Lyon par la police française. Interné à la prison Saint-Paul, il réussi à se faire transférer à l'hôpital de l'Antiquaille en simulant une maladie, puis délivré avec deux de ses camarades, par une action des groupes-francs de Libération-Sud le 24 mai 1943, montée par Lucie Aubrac.

À l'hiver 1942-1943, Combat, Libération-sud et Franc-Tireur fusionnent sous le nom de Mouvements unis de Résistance (MUR). Il est alors nommé chef national des groupes francs (GF, commandos de sabotage) et prend le pseudonyme de Ravanel.

Arrêté une troisième fois le 19 octobre 1943 par la police militaire allemande, lors d'une réunion dans l'Ain, Serge Ravanel s'échappe en sautant par une fenêtre puis plonge de nuit dans l'Ain.

Deux jours plus tard, ses groupes francs libèrent Raymond Aubrac en attaquant en pleine ville de Lyon la fourgonnette de la Gestapo qui le transportait.

Le 1er avril 1944, il entre à l'état-major des Corps francs de la libération (CFL) et rejoint Toulouse où il devient chef régional des CFL.

Le 6 juin 1944, Serge Ravanel, nommé chef régional de l'ensemble des Forces françaises de l'Intérieur (FFI) de la région, soit quelque 20.000 hommes, est promu à 24 ans colonel. Il dirige alors la libération de la région toulousaine du 17 au 24 août 1944.

Le 16 septembre, sur la place du Capitole, il attend "plein de confiance" le général de Gaulle qui passe ses troupes en revue. Le chef de la France Libre lui reproche vertement le manque de tenue de ses FFI. Serge Ravanel répètera souvent qu'il avait toujours regretté ce "jugement cinglant et injuste".

Serge Ravanel quittera l'armée en 1950 pour embrasser une carrière d'ingénieur d'électronique, créant plusieurs entreprises. De 1981 à 1983, il avait appartenu au cabinet de Jean-Pierre Chevènement (Recherche et Technologie).

Auteur de L'esprit de Résistance (Seuil, 1995), puis des Valeurs de la Résistance (Privat 2004), un livre d'entretiens avec le journalistes Henri Weill, il avait présidé l'Association des études sur la Résistance intérieure (AERI).

Serge Ravanel rappelait sans relâche les valeurs de la Résistance : "honneur, don de soi, sens de l'intérêt général, refus du racisme".

Il était grand officier de la Légion d'honneur, Croix de guerre avec palme et décoré de la Bronze Star Medal américaine.

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Témoignage de Pierre Bénech, ancien Résistant aux côtés de Ravanel

C'est avec lui

que nous sommes passés à l'offensive

«C'est réellement avec Ravanel que nous sommes passés de la phase statique au stade opérationnel et offensif», se souvient Pierre Bénech. Et celui qui, sur ordre de Jean-Pierre Vernant, avait infiltré la Milice de Toulouse, et reste aujourd'hui le seul survivant du cercle rapproché des chefs de la Résistance, se rappelle de l'arrivée de Ravanel à Toulouse : «c'était le 6 avril 1944. Pendant l'hiver, nous avions perdu notre chef incontesté, François Verdier, assassiné par les nazis le 27 janvier en forêt de Bouconne. Il y avait un flottement sur le plan militaire et Ravanel, qui était le patron national des Corps francs, venait à nous pour nous proposer un nouveau chef. Il se trouve que nous n'en voulions pas. La réunion clandestine qui se déroulait rue de l'Etoile, près du Monument aux morts, a donc failli tourner court. Alors, redoutant la désunion, Ravanel, s'est proposé lui même. Et, bizarrement, tout le monde a accepté».

Pourquoi une telle unanimité ? : «Son charisme avait impressionné, son ton était calme et assuré. Et chacun avait reconnu que cet homme était de ceux à qui on obéit sans qu'ils aient besoin de donner des ordres», explique Pierre Bénech. C'est pendant les semaines qui ont suivi où «Ravanel avait sa planque à Blagnac, près du pont», que les talents d'organisateur du polytechnicien se sont affirmés.

«Il s'entendait à merveille avec Jean-Pierre Vernant, c'étaient là deux hommes exceptionnels de qualités intellectuelles et humaines», conclut Pierre Bénech en soulignant aussi le courage de ses chefs : «le 19 août, en pleins combats, l'état-major clandestin s'est réuni au 21 de la rue d'Orléans, au cœur de Toulouse». Pierre Bénech a une bonne raison de s'en souvenir : c'était lui, qui, avec deux autres résistants armés jusqu'aux dents, assuraient, sur le trottoir, la sécurité de la réunion.

La Dépèche de Toulouse, 28 avril 2009, source

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