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l'histoire sincère de la nation française

de Seignobos

jugée par Lucien Febvre (1933)


Lucien Febvre a sévèrement jugé le livre de Charles Seignobos, (1854-1942), Histoire sincère de la nation française, paru en 1932. On croit souvent que la cause en serait une vision nationaliste et intégralement événementielle de la nation que l'historien fondateur des Annales aurait pourfendue sans ménagement dans son article publié par la Revue de synthèse en 1933. Il n'en est rien. C'est presque l'inverse qui est vrai.

L'ouvrage de Seignobos avait été annoncé comme "la Vérité contre la Tradition" d'où l'usage du terme "sincère" dans le titre. Lucien Febvre se gausse de cet adjectif et ne relève que "trois ou quatre boutades" en fait d'audace. Parmi lesquelles deux allusions à la Gaule et à Jeanne d'Arc qui évitent soigneusement de parler de "nation" et de "patriotisme".

Or, Lucien Febvre reproche à Seignobos son refus du terme de "nation" au sujet de la Gaule, contrairement au travail de Camille Jullian (1859-1933). Et moque l'auteur de réduire Jeanne d'Arc à un loyalisme partisan. Il lui oppose le projet de Vidal de la Blache (1902) de "rechercher comment et pourquoi des contrées hétérogènes, qu’aucun décret nominatif de la Providence ne désignait pour s’unir dans un certain ensemble, ont cependant fini par former cet ensemble", la nation.

Michel Renard

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Histoire «sincère», donc «intrépide» : la pente des vertus est glissante. Écoutons Charles Seignobos dans sa Seignobos_hist_sinc_rePréface : il parlera «sans réticence, sans aucun égard pour les opinions reçues, sans ménagement pour les convenances officielles, sans respect pour les personnages célèbres et les autorités établies». Le grand serment. Résultat de tant d’audace ? En 520 pages, trois ou quatre boutades.

Voici Vercingétorix sur son Mont-Auxois. Toujours alerte, Charles Seignobos, grimpant sur le morne piédestal du vaincu d’Alésia, s’en va gentiment lui tirer les moustaches (p.-30). Un héros national ! À d’autres ! Et que nous veut cette invention de «patriotes rétrospectifs» ? Il n’y avait pas de «nation» en Gaule au temps de Vercingétorix : affirmation péremptoire qui suffit évidemment, en bonne méthode, à jeter par terre les conclusions contraires d’une Histoire insincère de la Gaule à quoi, comme chacun sait, Camille Jullian a consacré sa vie ? — Les Gaulois n’ayant «jamais formé une nation», Vercingétorix ne peut avoir été le héros «national» des Gaulois. C. Q. F. D.

Ne notons pas qu’ici Seignobos semble avoir une idée précise de ce qu’il faut entendre par «nation» ; il aurait bien dû, nous l’allons voir, tirer parti de cette précision lorsqu’il formait le dessein de son livre. Ne demandons pas non plus ce que fut, «en vérité», Vercingétorix. «Un chef arverne ayant servi dans l’armée romaine», répondrait Seignobos (p. 30) et qui, «un soulèvement général» ayant éclaté en Gaule (général, non pas national, vous l’entendez assez), fut prié de prendre la tête d’une «ligue de guerre contre les envahisseurs étrangers». — En somme, un commandant en chef de forces interalliées ? Alors, qualifions Vercingétorix de «héros polynational des Gaules» et n’en parlons plus. Les «patriotes rétrospectifs» y pourront voir une promotion, et la sincérité de Seignobos s’épanouira d’aise.

Il y a Jeanne d’Arc aussi... C’était prévu. Incarnation du patriotisme ? Allons donc ! fadaises à la Michelet, ce Michelet qui n’avait pas la Méthode. (Ce qui n’empêche pas que la seule Jeanne d’Arc intelligible que nous ayons, jusqu’à présent, ce ne soit toujours la Jeanne d’Arc de Michelet ... ) — Jeanne d’Arc ? Une partisane, sans plus (p.-201). «Son loyalisme s’adressait au roi de son parti, plutôt qu’au roi de la nation française,» Ce n’est pas nouveau et c’est simple ; si simple que je comprends mal. D’abord, si l’un des deux partis, le bourguignon, était apparu comme l’allié de l’étranger, et que ce ne fût pas, précisément, celui de Jeanne ? Surtout, roi d’un parti, roi de la nation, je ne comprends pas. Mais je voudrais savoir ce qu’était le roi de France, à cette date, dans l’opinion commune des hommes. Toute la question gît là.



on demande à l'historien d'expliquer

Car, un historien, on ne lui demande pas de dire (sauf dans les journaux, quand on l’interviewe ; mais alors, il ne s’agit plus d’histoire) — si, oui ou non, Vercingétorix et Jeanne d’Arc méritent le titre de «héros nationaux». On lui demande d’ «expliquer» l’un et l’autre de ces personnages historiques. «Résistance à l’étranger», j’y reviens et ce n’est pas ma faute si le professeur d’histoire m’y incite après le «métaphysicien» : je voudrais savoir ce que, dans l’esprit des Gaulois soulevés «généralement» contre Rome, cette formule pouvait représenter d’idées et de sentiments, sans doute radicalement différents de nos idées et de nos sentiments à nous ? Donc, ce qu’incarnait réellement le chef commun de cette résistance, Vercingétorix ? Ou encore, ce que les «Armagnacs» du temps de Charles VII pouvaient mettre derrière leur lutte «contre les bandes au service du roi d’Angleterre» ?

En d’autres termes, m’apprendre ce qui animait à la lutte Jeanne et ses compagnons, ce qu’étaient pour eux le roi qu’ils combattaient et le roi qu’ils soutenaient, voilà ce que je demande à l’historien. Et, s’il ne peut satisfaire mes curiosités, qu’il dise du moins : «J’ai cherché. Les questions que je me suis posées, les voici. Je n’ai rien trouvé. Demain, peut-être, un autre, plus heureux...»

La porte ouverte, toujours. Des mises en place, non des déboulonnements. Des programmes d’enquête et non des boutades pour ennuyer X... ou dire son fait à Y... De la sincérité ? affaire à vous. Mais du sens historique, oui. Je veux dire : un effort constant, tenace, désespéré pour entrer, et faire entrer le lecteur dans la peau même des hommes d’autrefois.


quelle est la "nation" de Seignobos ?

Cela dit, quel a été, exactement, le dessein de Ch. Seignobos ? Qu’a-t-il voulu nous donner ? Histoire de la nation française, répond le titre : c’est précisément ce que réclamait Benda, — Julien Benda dont la thèse s’oppose si catégoriquement à la thèse de Ch. Seignobos, et qui, sur ce qu’il entend par Nation, ne laisse planer aucune sorte de doute. Mais Seignobos : «J’ai voulu faire une esquisse de l’histoire de l’évolution du peuple français». Donc, peuple français égale nation française ? Est-ce bien sûr ? — «Montrer en quel temps, continue Seignobos, en quel lieu et par quels motifs se sont créés les usages, les institutions, les conditions de vie qui me paraissent former le fondement de la nation française...»

Nous voici loin de la Nation au sens de Benda, en pleine «histoire de la société», ou des sociétés qu’aux époques diverses les Français de toutes les conditions, de tous les états, de toutes les cultures ont constituées, le fort portant le faible, comme disaient les fiscaux ? — Est-ce bien sûr encore ? En cent passages, Seignobos témoigne d’une conception toute majoritaire de sa «nation française».

La masse, voilà ce qui le préoccupe. En vertu d’un raisonnement singulier et qui révèle la plus étrange conception qui soit du rôle des idées et de la façon dont elles se propagent, il lui sacrifie les Arts, les Sciences, les Lettres. Il lui dédie, par contre, les faits de la vie quotidienne : n’ont-ils pas toujours formé «l’intérêt principal de la vie de l’énorme majorité des individus ?» — Alors quoi ? On s’y perd. Histoire de la nation, ou du peuple français, ou du peuple de France, ou des masses populaires ? Une sarabande, et dans un livre d’éducation publique, faut-il dire, dès le début, un bon exemple ? (…)



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Lucien Febvre (1878-1956)


comment des contrées hétérogènes ont-elles fini

par former un ensemble ?

Car nous pouvons maintenant aller droit au fait. Seignobos n’a point écrit son livre pour le vain plaisir de noircir du papier. Ou je me méprends totalement sur son compte, ou il s’est proposé de créer un livre d’éducation populaire, susceptible d’une large diffusion. Livre d’éducation et, en même temps, il faut le supposer, livre d’initiation à l’histoire, à ses méthodes, à son esprit, à son objet ? Jugée de ce double point de vue, que dire de l’Histoire sincère ? Qu’elle est, en vérité, déconcertante. Et d’abord par son conformisme. Car ce livre est, d’un bout à l’autre, traditionnel.

La conception de son sujet ? Seignobos l’a prise dans le domaine public. Tout au long de son livre, il fait de la France un «donné tout fait», un lit prédestiné qui, dès la première page de l’Histoire sincère, attend, toutes couvertures providentiellement faites, que l’Élu s’y couche ? Et cependant l’ai-je rêvé, que Vidal de la Blache dans son Tableau, il y a trente ans, a magistralement posé le vrai problème : rechercher comment et pourquoi des contrées hétérogènes, qu’aucun décret nominatif de la Providence ne désignait pour s’unir dans un certain ensemble, ont cependant fini par former cet ensemble : celui, en l’espèce, que pour la première fois nous saisissons dans les textes de César dessinant par ses «limites naturelles» une Gaule, préfiguration approximative de notre France ?

Mais former un tel ensemble, c’est beaucoup et ce n’est rien. Car il ne vaut que s’il s’est maintenu. Cent ensembles différents auraient pu se constituer, et se sont constitués temporairement, qui n’ont pas duré et que nous négligeons parce que l’histoire n’enregistre que les réussites. Comment, pourquoi, malgré tant «d’offres», comme aurait dit Lavisse, tant d’essais ratés de nations franco-anglaises, ou franco-ibériques, ou franco-lombardes, ou franco-rhénanes, entrevues comme possibles ou, parfois, temporairement réalisées dans les faits   — comment, pourquoi la formation Gallia, après maintes tourmentes, a-t-elle toujours réussi à reparaître et à rattrouper autour d’un germe (dont nulle part la notion féconde n’apparaît dans le livre de Ch. Seignobos) les membra disjecta que des événements, par nous qualifiés de «hasards», avaient temporairement dissociés de l’ensemble ?

N’y eut-il là, en effet, que «contrainte mécanique d’événements extérieurs», ou bien faut-il faire place à d’autres facteurs, ceux que J. Benda voudrait mettre en lumière ? — Et encore, quand nous parlons de Français dès le seuil d’une histoire dite «de France» et que nous continuons à en parler tout au long de cette histoire, avons-nous raison ? Ces Français, ne devrions-nous pas, à toutes les époques, nous soucier de dire qui ils étaient — de préciser ce que nous nommons Français à une certaine date, et ce que nous excluons de la France, et quels étaient, sur les points importants qui nous retiennent, les sentiments des exclus, des Français séparés ?

Il est commode d’escamoter une question. Le problème demeure, qu’il faut énoncer si l’on veut donner au public une réelle leçon d’indépendance d’esprit. — Ce problème que Vidal posait en grand géographe, Benda, en métaphysicien pressant. Et que Seignobos a refusé de poser en historien. Parce que la notion même de problème lui demeure étrangère, comme «répugnante» celle d’hypothèse. Nouvelle fidélité à des idées de toujours.

Lucien Fevre, "Ni histoire à thèse ni histoire-manuel.
Entre Benda et Seignobos", Revue de Synthèse, V, 1933



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Febvre en haut à droite, Seignobos en bas à gauche

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