NoelNicolasCoypelEnlevementEurope
Noël-Nicolas Coypel, L'enlèvement d'Europe
, 1726


identité nationale et Europe

réponse à Emmanuel Raveline



J'avais posté, en forme de commentaire
, sur le blog d'Emmanuel Raveline (Big Blogger), ma réponse à Thomas Wieder au sujet d'un musée de l'histoire de France. Emmanuel Raveline a répondu à ce texte, ce dont je le remercie. Je lui réponds à mon tour.
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1) politique sociale en Europe ?

Emmanuel Raveline (ER) me reproche de douter de l'existence d'une politique sociale en Europe et renvoie à la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne. Or, ce texte proclamé le 7 décembre 2000 par le Parlement, le Conseil et la Commission ne fait qu'énoncer des principes. Il n'instaure pas une politique. Sur ce point, ER, comme beaucoup en matière d'européolâtrie, prend le mot pour la chose. Deux éclairages sur la politique sociale de l'Union européenne.

a) Le 25 avril 2006, au congrès de la CGT, John Monks, secrétaire général de la Confédération Européenne des john_monks36o_4Syndicats fit le récit suivant :
«Chers camarades, lorsque je suis passé de la TUC à la CES, j’ai effectué des visites de courtoisie à Bruxelles. J’ai notamment rendu visite à un haut responsable irlandais de la Commission européenne que je connais depuis 10 ans. Il m’a félicité en ces termes – "Vous arrivez 10 ans trop tard. Delors est parti depuis longtemps. L’Europe sociale s’est arrêtée. Toute notre attention est portée sur la promotion de la croissance économique. Vous n’arriverez à rien de plus. Vous pourrez seulement maintenir l’acquis de vos prédécesseurs. Pourquoi n’êtes-vous pas resté à Londres ?". Et bien, ce fut un conseil dur et brutal. Mais cela était une impression juste et souvent lucide de mon expérience de ces dernières années - pas seulement au niveau européen, mais aussi au niveau national où les pressions tendent vers une Europe moins sociale, une France moins sociale, une Allemagne moins sociale etc.»

b) La Charte, dans son chapitre IV "Solidarité", ne dit pas un mot du chômage ni des mesures de protection contre celui-ci. La "solidarité", dans sa version Union européenne, ignore les travailleurs sans emploi.
Florence_LefresneQuestionnée il y a quelques jours sur les systèmes d'indemnisation du chômage en Europe, Florence Lefresne, économiste à l’Institut de recherches économiques et sociales (Ires), explique : «Les disparités nationales restent sensibles. Pour autant, on assiste bien à des évolutions communes. Le durcissement des critères d’éligibilité, la réduction des montants et des durées d’indemnisation, le renforcement des contrôles, et enfin la redéfinition de l’"emploi convenable", décrivent des évolutions partagées au sein de l’Union européenne et au-delà. Le diagnostic d’un rétrécissement du champ de l’assurance-chômage au profit de logiques d’assistance subordonnée à la reprise de petits boulots est commun à presque tous les pays.» (Challenges.fr, 3 février 2009). Bravo…


2) La question de la langue dans l'identité nationale
Emmanuel Raveline écrit : «Surtout, le caractère extraordinairement péremptoire de la phrase : "la base de l’identité étant la langue" laisse pantois. Voici bien, je crois, les excès d’une idéalisation de "l’âme de la France" !»

Ma formule "la base de l’identité étant la langue" était, certes, rapide. Mais ER aurait dû écrire au lieu de Rapport_abb__Gr_goire«…laisse pantois» : «…laisse patois»…! L'identité linguistique de la France (plurielle, je le sais, puisque 75 langues sont utilisées en métropole et en outre-mer) est en effet le fruit d'une longue histoire qui connut au moins deux affrontements majeurs :

a) avec le latin en 1539 (édit de Villers-Cotterêts qui rend la langue française obligatoire dans les procédures et décisions de justice) et en 1635 (avec la création de l'Académie française par Richelieu afin de veiller au bon usage de la langue) ;
b) avec les patois au moment de la Révolution française : «Aujourd'hui que nous ne sommes plus ni Rouergas, ni Bourguignons etc., et que nous sommes tous Français, nous ne devons avoir qu'une même langue comme nous n'avons qu'un seul coeur» (réponse à l'abbé Grégoire).

Que le rapport d'intimité entre l'identité et la langue ne soit pas le même dans d'autres nations européennes ne saurait invalider la force de cette corrélation dans le cas français.

La Suisse connaît un regain d'expression patriotique dans lequel les valeurs nées du pacte de 1291 sont plus importantes que l'usage linguistique évidemment puisqu'on y parle trois langues différentes. La Belgique est en proie à une crise d'unité nationale avec la confrontation de l'identité flamande et Espagnede l'identité wallonne, le sentiment national n'ayant jamais pu se définir par l'usage d'une langue vu le pluralisme linguistique. Quant à l'Espagne, c'est une nation multinationale. La constitution reconnaît les autonomies des différentes nations à commencer par la Catalogne à l'identité très forte et dans laquelle le catalan est aujourd'hui la langue dominante du système scolaire. L'identité catalane s'affirme dans une rivalité avec l'identité nationale espagnole.

Dans ces trois pays, il est clair que l'absence de tropisme linguistique affaiblit la conscience identitaire nationale, voire en a entrepris le démantèlement (Belgique).



3) une langue commune en Europe ?

Emmanuel Raveline écrit : «Que les Européens ne parlent qu’une langue, grand dieu !, ce serait effectivement terrible. Qu’ils aient, indépendamment de leur langue nationale, une langue commune, on peut - et si on est europhile, on devrait ! - le souhaiter».

Que d'exaltation ingénue…! Souhaiter une langue commune… Mais quelle langue commune ? Une langue ne saurait surgir d'un sentiment europhile. Le bilinguisme, aux dires des spécialistes, affecterait la moitié de la population du monde. Dans la plupart des cas, cependant, il s'agit d'un bilinguisme déséquilibré et causé par des facteurs souvent non désirés tels que les migrations. En Europe occidentale, la règle a plutôt été le logo_globish4monolinguisme. Quelle langue commune pourrait donc faire l'affaire…? Ne parlons pas de l'esperanto, ce n'est pas une langue : une langue se définit, en effet, par un vocabulaire, une grammaire, une syntaxe et par une littérature. Ne parlons pas non plus du globish dont les 1500 mots ne produisent qu'une terminologie de l'inculture.

On voit mal quelle langue seconde pourrait faire l'objet a) d'un choix largement majoritaire dans les actuels 27 États de l'Union européenne (sauf par les usagers de la langue qui serait élue, évidemment), et b) d'un apprentissage dont l'ampleur permettrait à tous les citoyens de l'Union de s'inter-comprendre vraiment, d'avancer vers la reconnaissance des éléments d'une culture commune.

On dira que l'anglais a déjà conquis la position de langue seconde des citoyens des États européens. C'est faux. Le Rapport d’enquête sur la connaissance de l’anglais en Europe (1989) a montré que seuls 6% de la population accèdent à la compréhension de l'anglais. Il n'y a pas d'interlangue européenne.

La pluralité linguistique est liée à des histoires culturelles qui ne peuvent se substituer les unes aux autres sauf à se tuer les unes les autres. Il faut respecter et pérenniser la diversité ou bien tabler sur un effondrement des identités culturelles du Vieux continent au terme duquel s'imposerait aux survivants déculturés et aphasiques un quelconque europish qui serait aux riches langues de culture de l'Europe ce que le globish est à l'anglais de Shakespeare.


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4) une histoire commune en Europe ?
Emmanuel Raveline écrit : «L’histoire des pays en Europe depuis la CECA jusqu’à aujourd’hui est une histoire qui rapproche plus que jamais les peuples européens.
Il est intéressant que les exemples donnés par M. Renard soient uniquement liés à des conflits militaires : la Guerre de Cent Ans, les conflits avec les Habsbourg, les guerres révolutionnaires et napoléoniennes».

a) Je ne vois pas que l'Union européenne ait rapproché les peuples de l'Europe. Aucun enthousiasme populaire berlinn'a jamais accompagné les différentes étapes institutionnelles de la CECA jusqu'à l'Euro. Rien de comparable à l'unification italienne au XIXe siècle, par exemple ; ni à la chute du Mur de Berlin en 1989. Aucun mouvement populaire n'a jamais été suscité par ce processus qui reste un mécanisme par en-haut. Il n'y a pas de fraternité européenne.

b) une histoire commune impliquerait que le sens des événements du passé soit partagé. Pour l'essentiel, il n'en est rien. C'est bien pourquoi, l'évaluation des guerres et des affrontements reste un indice lourd pour comprendre l'évolution différenciée des peuples et États en Europe. Mais ce ne sont pas les seuls facteurs historiques continentaux, bien sûr ; il faut compter avec la féodalité, avec le christianisme, avec la Renaissance, avec les Lumières, avec le capitalisme et l'industrialisation, avec la conquête démocratique, avec la suprématie européenne sur le monde pendant cinq siècles…

5) un idéal européen ?
Emmanuel Raveline écrit : «Qu’est-ce que l’idéal européen ? C’est une question très compliquée, j’en conviens. Mais je crois qu’un résumé qui éviterait d’être trop cavalier pourrait être le suivant : la recherche des modalités d’une histoire commune hors de la violence. Quel est le génie de cet idéal ? Le choix de l’histoire longue, contre la foi en l’instant, l’immédiateté, le pouvoir de la «journée». De même que la représentation est en politique une dilatation de la volonté et de l’action, donc en partie une dilatation du temps, de même la construction européenne repose sur une même dilatation du temps, ainsi que je le disais dans un autre billet. Cette dilatation que notre histoire nationale a beaucoup de mal à accepter... c'est l'histoire elle-même».

a) On peut rêver à une «histoire commune hors de la violence» comme au Moyen Âge Pierreon rêvait à un ordre chrétien universel. Est-on sûr d'éviter les Croisades ? En attendant, le conventionnalisme par lequel l'Union européenne s'est édifiée reste purement économique. Il n'y a guère d'idéal là-dedans. ER évoquait plus haut «les excès d’une idéalisation de l’âme de la France». Je crois qu'il s'installe dans un excès d'idéalisation de l'âme de l'Europe.

b) Mais son propos n'est pas clair : on ne sait s'il parle d'une histoire à venir (comme lui, on la souhaite hors de la violence) ou d'un discours historique ne retenant du passé que le non violent… ; il ne s'agirait plus alors de «dilatation du temps» mais d'altération du temps historique.

Michel Renard

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