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les "pays", au sens braudélien du terme


Identité nationale :

le vrai débat n'aura pas lieu !

Denis TILLINAC

Le débat sur l'identité nationale n'aura pas lieu. Les politiques, les journalistes, les intellos prennent des positions le plus souvent manichéennes sur le mode d'intégration de nos compatriotes arabo-musulmans ou africains. Faut-il tolérer la burqa ? Laisser pointer des minarets ? Régulariser les sans-papiers ? Subventionner les banlieues où çà chauffe ?

On se gargarise de gros mots («laïcité, valeurs républicaines, citoyenneté»), on mobilise grotesquement des parias de l'histoire (Pétain, Déat, Laval) et, au bout du compte, l'on finit par découvrir une évidence : les Français n'ont pas plus de sympathie pour l'islam que les autres Européens. Un vrai débat sur l'islam ne serait pas sans intérêt, mais il ne concerne l'identité nationale qu'à la marge. Or cette identité existe.cran_em2008

Pour la cerner, il faut en finir avec la polarisation sur les minorités visibles ou moins visibles, que ce soit pour les diaboliser ou les victimiser. Les Français dont les ancêtres ont établi leur pénates sur nos terroirs depuis belle lurette forment une énorme majorité. Même si ces ancêtres sont venus d'ailleurs, certains plus récemment que d'autres (Polonais, Italiens, Espagnols, Portugais, etc.).

Or cette majorité, prolétaire ou bourgeoise, est exclue du débat, et le sent, et s'en exaspère sans pouvoir le dire. C'est elle, pourtant, qui pérennise l'identité française ; c'est elle, en conséquence, qui détient le secret de l' «intégration». Car la vraie question n'est pas de savoir qui doit (ou peut) être intégré, mais à quoi. Réponse : à un mélange d'histoire-géo qui, au fil des siècles, a engendré une sociabilité, des tours d'esprit, une sensibilité, un type d'humour, une gastronomie, un patrimoine architectural, des héros populaires, une poétique, une spiritualité, des paysages intérieurs singuliers. Rien de moins.

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Dans le panthéon intime de la France, Jeanne d'Arc fraternise avec Gavroche, Roland à Roncevaux avec Bonaparte au pont d'Arcole, Mimi Pinson avec la duchesse de Guermantes, la gouaille du titi avec la pagnolade à l'aïoli, la gourmandise rabelaisienne avec la rigueur pascalienne, la môme Piaf avec Villon. Dans l'imaginaire des Français, on repère l'amour rustique du clocher et l'appel romantique de l'Orient, ainsi qu'une pente au bovarisme, une autre au panache de Cyrano, une autre à prendre benoîtement ses aises apéritives. Liste non exhaustive.

Certes l'identité de la France n'est pas close ou figée. Ni monochrome, tant nos «pays» au sens braudélien du terme, ont de personnalité. Reste un fond de sauce, inaccessible sans doute à la sagacité des sociologues, mais que les Français ordinaires savourent au jour le jour, et qui vient de loin, et qui tient la route. L'identité de la France, c'est un ressac au long cours entre Paris et ses provinces, une trame inouïe d'ambivalences : épicurisme et goût de l'absolu, héroïsme gaullien et cassoulet radsoc, sens de l'honneur et de la resquille, passion pour l'égalité et les privilèges, vin bordelais du regret et vin bourguignon du plaisir, catholicisme de petit proprio et tentation césariste impénitente.

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C'est aussi cette manie de lâcher des idéologues sur la rive gauche de la Seine pour des chamailleries conceptuelles dont on se fout éperdument, la sagesse populaire ayant pris acte de nos contradictions insolubles. Par exemple, ce chahut verbeux qui tourne en rond autour de minarets fantoches, alors que notre «identité», on la connaît par coeur, on la cultive, elle va de soi ou presque.

Le désir, le sentiment, le bonheur d'être français sont accessibles à toute minorité. Avec le temps, bien sûr, et à condition que la majorité - silencieuse et pour cause - soit assurée de ne pas y laisser trop de plumes symboliques. Sinon elle se rétracte, et sa méfiance tourne à la franche hostilité. Partout dans le monde, les minorités sont d'autant mieux accueillies que les majorités ne se sentent pas ... minorées. Grâce au ciel, l'identité de la France a autant de verdeur que de mémoire, il suffirait d'en rappeler la substance pour éclairer les lanternes sourdes de ce débat foireux.

La France n'est pas une page blanche sur laquelle des utopistes en serre chaude écriraient à la hâte le mot «citoyenneté». Ni l'espace abstrait d'une appropriation ex-nihilo. La France, on sait de quoi son identité retourne ; cessons de l'ignorer dans leurs pompes d'où ils viennent. Surtout ceux de fraîche date : plus que les enracinés, ils ont besoin de savoir de quoi ils héritent au juste.

Denis Tillinac est chroniqueur à Valeurs actuelles.
PS : cet article est extrait du n° 663 (du 2 au 8 janvier 2010) de l'hebdomadaire Marianne  - source

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