vendredi 20 novembre 2009

Lévi-Strauss : l'identité nationale contre l'uniformisation


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L'ethnologue et la nation


Christian RIOUX (Québec)

Lorsqu'on l'interrogea un jour sur le port du voile islamique en France, Claude Lévi-Strauss se contenta de répondre en souriant : «Pour moi, il s'agit tout simplement d'une impolitesse.»

Avouons qu'il avait le sens de la formule, cet ethnologue qui haïssait tant les voyages et les explorateurs. C'était vrai à l'époque où il écrivit Triste tropique, mais c'était encore aussi vrai peu avant sa mort. Ces mots, qui auraient pu être mal interprétés, Claude Lévi-Strauss les avait confiés à l'éditorialiste du Nouvel Observateur, Jean Daniel, avec qui il avait eu plusieurs entretiens.

La formule peut paraître choquante dans nos sociétés gouvernées par une aristocratie d'avocats où tout se mesure à l'aune des droits individuels. N'importe quel ministre qui oserait une telle provocation se retrouverait aussitôt avec une plainte à la Commission des droits de la personne. Mais Claude Lévi-Strauss avait une vision de l'homme qui dépassait sa seule personnalité juridique.

Jusqu'à sa mort, il y a deux semaines, ce vieillard centenaire faisait encore partie de ces fous qui tentèrent tant bien que mal de saisir l'homme dans sa totalité. Pour lui, la réalité du droit ne pouvait pas effacer l'être culturel et social que l'homme est d'abord et avant tout. Mais, surtout, il estimait que les sociétés et les nations avaient le droit de préserver leur identité, leur culture et leur manière de vivre. Toutes choses qu'il respectait plus que tout.



le métissage menace les hommes d'uniformisation

Lorsqu'il avait vécu chez les Bororos et les Nambikwaras d'Amazonie, Claude Lévi-Strauss s'était plié de bonne grâce aux coutumes de ses hôtes. Coutumes dont il nous révéla justement toute la complexité et la richesse. Il n'en attendait donc pas moins de ceux qu'il accueillait chez lui.

Interrogé dans un documentaire sur les raisons qui l'avaient amené à accepter d'entrer à l'Académie française, il avait répondu quelque chose du genre : «Comment pourrais-je défendre les coutumes des tribus les plus reculées de la planète et ne pas communier à celles de ma propre société ?» Ce disciple de Rousseau et de Montaigne avait donc revêtu l'habit vert par respect pour tout ce qui fait la culture française, à laquelle il attachait autant d'importance qu'aux mythes et aux traditions des tribus primitives.

Les plus jeunes ne savent peut-être pas que cet homme fut celui qui formula la critique la plus radicale et la plus définitive du colonialisme. Après la Seconde Guerre mondiale, c'est à lui que l'UNESCO fit appel pour prononcer une série de conférences dans lesquelles, en 1952, il démonta les mécanismes fallacieux selon lesquels une culture pouvait prétendre à la supériorité sur une autre.

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Mais la réflexion de Lévi-Strauss ne devait pas s'arrêter là. En 1971, il revint à l'UNESCO prononcer un autre discours qui devait en choquer plusieurs. D'aucuns préférèrent oublier ce second Lévi-Strauss qui voyait d'un mauvais oeil un certain métissage qui menaçait les hommes d'uniformisation.

S'inquiétant de la mondialisation avant la lettre, il avait même défendu le droit des cultures de résister à ce que d'aucuns nomment le progrès. Il allait jusqu'à reconnaître le droit des peuples à une certaine «surdité» face à l'autre afin de préserver leur identité. Ce second Lévi-Strauss n'était pourtant que la suite du premier.

Dans les années qui suivirent, il comprit que la mondialisation ne menaçait pas que les Nambikwaras. C'est pourquoi, comme le rappelait Jean Daniel récemment, il n'hésita pas à soutenir les propos de l'ancien président François Mitterrand, qui avait affirmé que toutes les populations avaient un certain «seuil de tolérance» à l'égard de l'immigration. Ce seuil lui importait non pas parce qu'il rejetait l'autre, mais au contraire parce qu'il souhaitait l'accueillir avec tous les égards nécessaires.

Lévi-Strauss croyait dans l'identité nationale comme rempart à l'uniformisation. Il ne communiait pas le moins du monde à ce cosmopolitisme prétentieux que pratique une certaine gauche déracinée pas plus qu'à l'idéologie néolibérale d'une droite pour qui le monde est un marché.

Ce serait beaucoup dire qu'il connaissait le Québec. Mais il y était venu pendant la guerre alors qu'il était réfugié à New York. Il avait alors été invité par le directeur du Jardin botanique de Montréal, Jacques Rousseau, un spécialiste des Montagnais. Certains de ses anciens disciples se sont d'ailleurs installés chez nous, où ils ont fait de brillantes carrières.


chaque peuple a un capital de croyances

Lors d'un bref entretien qu'il avait eu la gentillesse de m'accorder il y a une dizaine d'années, il avait affirmé : «Je trouverais navrant que le Québec se fonde dans une sorte de culture moyenne nord-américaine. Une langue, c'est un monument qui est aussi, sinon plus, respectable qu'un monument de pierre. Chaque culture représente un capital de richesse humaine considérable. Chaque peuple a un capital de croyances et d'institutions qui représente dans l'ensemble de l'humanité une expérience irremplaçable.»

Si les Québécois ont quelque chose à retenir de Claude Lévi-Strauss, c'est qu'ils n'ont nullement à avoir honte de ce qu'ils sont et que tout ce qu'ils font pour préserver leur identité dans le respect des autres est un apport à l'humanité tout entière.

Christian Rioux
Le Devoir, journal québecois
20 novembre 2009



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lundi 4 mai 2009

l'identité nationale du cinéma

1952
jusqu'en 2001, Cannes fut appelé sur les affiches
"Festival international du film"




le cinéma, reflet d'une identité nationale


Géraldine Véron (Le journal du CNRS) : Pourquoi le premier festival du monde est-il une extraordinaire vitrine des cultures, des valeurs ou des idées venues des quatre coins de la planète ?
Monique Dagnaud : Le cinéma reflète presque toujours une culture, une identité nationale ou régionale. Lorsque l'on regarde un film, et même sans le son, on retrouve une signature très identitaire. Y compris si le fanfan_tulipecasting ou l'équipe technique sont internationaux. En peu de temps, le spectateur est capable d'identifier la nationalité du film.
Car le plus souvent, ce dernier dénote un regard, une esthétique qui portent l'empreinte d'un contexte socio-géographique ; il exprime une société particulière. Les décors, la manière de filmer, le jeu des acteurs, le rythme sont des indicateurs très précieux. Le cinéma social anglais, par exemple, est reconnaissable par ses mises en scène d'univers déstructurés ou par ses acteurs qui ont toujours l'air de gens ordinaires. Des cas plus extrêmes existent également, tel que le cinéma de Bollywood, fortement marqué par le «Bollywood masala» : un mélange de danses, de musiques, de chants…
(...)

source

Monique Dagnaud, directrice de recherche CNRS à l'Institut Marcel Mauss (CNRS/EHESS) à Paris

Monique_Dagnaud


voir aussi

Vous assurez que le cinéma reflète presque toujours une culture, une identité nationale. Et permet une véritable affirmation nationale. Comment cela se manifeste-t-il ?

Monique Dagnaud - L'exemple le plus évident, c'est l'Inde. C'est un pays immensément cinéphile. Avec plus de 1 000 films par an, c'est le plus prolifique. Ce phénomène est ancien et très lié à la culture de l'Inde. Dès les années 30, le pays produisait déjà plus de 400 films. Le public, de son côté, reconnaissait dans les images animées un spectacle venant du bouddhisme et de la religion tantrique. De plus, les Anglais ont poussé les Indiens à développer leur industrie cinématographique, pour écarter l'influence du cinéma américain.

En Union soviétique, Eisenstein a représenté une certaine vision de l'histoire de son pays. En France, cette vision est plus ethnographique, identitaire. Elle reflète les passions, les préoccupations des individus. Le cinéma chinois est en pleine expansion. Il parle des problèmes de la société chinoise, comme par exemple la question de l'émigration des paysans vers la ville, mais conserve aussi une vision épique.

Sud-Ouest.com, 17 mai 2009
source

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1953


salairepeur
Le salaire de la peur, Grand Prix 1953

orfeunegro
Orfeu Negro, Palme d'Or 1959

quand_passent_les_cigognes
Quand passent les cigognes, Palme d'Or 1958

loiduseigneur
La loi du seigneur, Palme d'or 1957

renato_20castellani
Deux sous d'espoir, Grand Prix 1952

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liens


- Cinéma et littérature au Brésil - Les mythes du Sertao : émergence d'une identité nationale, Sylvie Debs

- Cinéma turc fin de siècle : le primat de l'identité nationale, Nicolas Monceau

- Cinéma et identité nationale, colloque Toulouse-le Mirail, 2004

- Le doux pays de mon enfance, avec Daniel Russo

- Du "national" appliqué au cinéma, Marie Tortajada (histoire du cinéma suisse)

- Deleuze, cinéma et identité nationale (cr lecture sur David Martin-Jones)

- Italiani. Immagini et identità : Racconti tra cinema e storia

- Le cinéma : constitutif potentiel de l'identité nationale ? (Suisse)

- Cinéma hollywoodien : pourquoi fait-il l'étudier ? Franck Bousquet

- La mélancolie du nom. Cinéma et identité nationale, Serge Cardinal (1997)

- Le cinéma comme élément de l'identité nationale, Festival de Lagos (Nigeria, 2003)

- Le cinéma fait partie de l'identité nationale française (académie de Nice)
 

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jeudi 20 novembre 2008

composantes identité nationale (en 1500 signes...!)

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Quelles sont
les composantes

de l'identité nationale ?

Michel RENARD, pour Le Nouvel Économiste


Le mot "nation" n'appartient plus à la langue commune. Pour certains, il n'est qu'un théâtre "citoyen" privé de généalogie ou l'enclos de "diversités" rivalisantes. Pour d'autres, la France est une réalité antérieure à notre naissance ou à notre arrivée dans le pays. Une langue et une littérature prolifiques, des édifices et des trésors artistiques, une topographie rurale, une armature étatique, une tradition culinaire… Il n'y a aucun racisme là-dedans. Le souvenir d'une histoire longue : Verdun en 843, Bouvines en 1214, Jeanne d'Arc, le Grand Siècle, la Révolution française.

Et plus près de nous la conquête républicaine de la démocratie et de la laïcité, l'aventure coloniale, Verdun en 1916, les sacrifices de la Résistance, l'égalité homme-femme. Cette identité "a mon cœur dès mon enfance" disait Montaigne. La "mémoire" aussi a changé. Elle n'est plus l'héritage de cette positivité, mais le lessivage d'un passé condamné : l'esclavage, la Terreur, la colonisation, Vichy, la guerre d'Algérie. Faut-il oublier la courtoisie puis l'humanisme, le rationalisme de Descartes, la résistance au fanatisme chez Voltaire, le souffle de Hugo ? Ou encore la charité de Vincent de Paul et le rayonnement du curé d'Ars ?

Aucune nomenclature n'épuise l'identité nationale. Elle est une alchimie mystérieuse. Un "principe spirituel résultant des complications profondes de l'histoire" (Renan) mais capable d'accueillir des apports culturels et religieux venant l'enrichir sans prétendre le supplanter.

Michel Renard
Le Nouvel Économiste, n° 1454
du 20 au 26 novembre 2008

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- Le Nouvel Économiste

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vendredi 7 novembre 2008

Patria (Victor Hugo, 1853)

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Là-haut, qui sourit ? Est-ce un esprit ? Est-ce une femme ? (Hugo)
The Firmament, pastel, Jennifer Hoffman (source)


Patria (les Châtiments)

Victor HUGO

                                                             
                                                Là-haut, qui sourit ?
                                                Est-ce un esprit ?
                                                Est-ce une femme ?
                                                Quel front sombre et doux !
                                                Peuple, à genoux !
                                                Est-ce notre âme
                                                Qui vient à nous ?

                                                Cette figure en deuil
                                                Paraît sur notre seuil,
                                                Et notre antique orgueil
                                                Sort du cercueil.
                                                Ses fiers regards vainqueurs
                                                Réveillent tous les cœurs,
                                                Les nids dans les buissons,
                                                Et les chansons.

                                                C'est l'ange du jour ;
                                                L'espoir, l'amour
                                                Du cœur qui pense ;
                                                Du monde enchanté
                                                C'est la clarté.
                                                Son nom est France
                                                Ou Vérité.

                                                Bel ange, à ton miroir
                                                Quand s'offre un vil pouvoir,
                                                Tu viens, terrible à voir,
                                                Sous le ciel noir.
                                                Tu dis au monde : Allons !
                                                Formez vos bataillons !
                                                Et le monde ébloui
                                                Te répond : Oui !

                                                C'est l'ange de la nuit.
                                                Rois, il vous suit
                                                Marquant d'avance
                                                Le fatal moment
                                                Au firmament.
                                                Son nom est France
                                                Ou Châtiment.

                                                Ainsi que nous voyons
                                                En mai les aleyons,
                                                Voguez, ô nations,
                                                Dans ses rayons !
                                                Son bras aux cieux dressé
                                                Ferme le noir passé
                                                Et les portes de fer
                                                Du sombre enfer.

                                                C'est l'ange de Dieu.
                                                Dans le ciel bleu
                                                Son aile immense
                                                Couvre avec fierté
                                                L'Humanité.
                                                Son nom est France
                                                Ou Liberté !

Victor Hugo
Jersey, septembre 1853

aleyon : espèce de cygne



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l'identité nationale et l'émancipation du monde

Ode à la nation. Victor Hugo voit la patrie comme un esprit (Renan le dit à son tour trente ans plus tard), comme une femme (ce fut une grande idée de Michelet), comme un composé historique qui se réveille au moment du danger ("notre antique orgueil sort du cercueil"). La France est une allégorie de la Vérité (celle des grands sentiments et de la raison : "l'espoir, l'amour, le coeur qui pense..."), une allégorie du Châtiment (celui qui frappera un "vil pouvoir" ou bien les rois), une allégorie de la Liberté (celle des nations, celle de l'humanité). L'identité nationale n'est pas, ici, une fermeture au monde. C'est exactement l'inverse. Elle contient l'émancipation de tous : "Tu dis au monde : Formez vos bataillons ! Et le monde ébloui te répond : oui !".

Michel Renard


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voguez, ô nations dans ses rayons !

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"C'est l'ange de Dieu - Dans le ciel bleu -
Son aile immense - Couvre avec fierté - L'Humanité"



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notre antique orgueil

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"Et notre antique orgueil sort du cercueil" :
Bouvines, 27 juillet 1214, victoire du roi de France,
Philippe Auguste, contre l'empereur d'Allemagne, les comtes
de Flandre et de Boulogne alliés des Anglais


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Hugo, le proscrit


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Victor Hugo à Guernesey, en 1851


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Victor Hugo sur le rocher des proscrits à Jersey, en 1853


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Son nom est France - Ou Liberté


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mercredi 5 novembre 2008

poursuivre la longue marche de ceux qui sont venus avant nous (Barack Obama)

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poursuivre la longue la marche

de ceux qui sont venus avant nous

discours sur la question raciale (extraits)

Barack OBAMA

 

Discours prononcé le mardi 18 mars 2008 à Philadelphie. Traduit par Vincent Jauvert, journaliste au Nouvel Obs (source).

Pour nous, Français, la teneur de ce texte est tout à fait renanienne. Ernest Renan définit la nation comme une âme, un principe spirituel unissant deux choses : "L'une est dans le passé, l'autre dans le présent. L'une est la possession en commun d'un riche legs de souvenirs ; l'autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l'héritage qu'on a reçu indivis. L'homme, Messieurs, ne s'improvise pas. La nation, comme l'individu, est l'aboutissant d'un long passé d'efforts, de sacrifices et de dévouements".

Barack Obama ne dit pas autre chose. Il est à cent lieues de certains discours communautaristes qui, en France, jouent sur la couleur de la peau ou sur la religion pour vilipender l'identité française et l'héritage national. Mobiliser l'exemple d'Obama, en France, au profit d'un combat anti-républicain cherchant à imposer une "diversité", c'est n'avoir rien compris à la campagne du candidat démocrate américain. Obama n'a pas mené une campagne ethnique, ni raciale, ni communautariste, ni "vengeresse", ni repentante... il a mené la campagne d'un grand parti national américain.

Michel Renard

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h_9_ill_1024786_440511Discours de Barack Obama

«Nous, le peuple, dans le but de former une union plus parfaite».

Il y a deux cent vingt ans, dans une salle qui est toujours là, de l’autre côté de la rue, un groupe d’hommes s’est réuni et, avec ces mots simples, a lancé l’Amérique dans l’improbable expérience de la démocratie. Des fermiers et des intellectuels ; des hommes d’État et des patriotes, qui avaient traversé un océan pour échapper à la tyrannie et à la persécution, ont finalement donné vie à leur déclaration de l’Indépendance faite à la convention de Philadelphie qui a duré tout le printemps de 1787.

Le document a fini par être signé mais est demeuré inachevé. Il a été entaché par le péché originel de cette nation, l’esclavage, une question qui a divisé les colonies et a conduit la convention à une impasse jusqu’à ce que les pères fondateurs choisissent d’autoriser la poursuite du commerce des esclaves pendant vingt ans de plus, et laissent la résolution finale de la question aux générations futures. Bien entendu, la réponse à la question de l’esclavage était déjà inscrite dans notre Constitution – une Constitution dont le cœur était l’idéal de l'égalité de tous les citoyens devant la loi ; une Constitution qui a promis à son peuple la liberté et la justice et une union qui pourrait et devrait être perfectionnée au fil du temps. 

Et pourtant les mots sur un parchemin ne seront pas suffisants pour délivrer les esclaves de leur asservissement ni pour assurer aux hommes et aux femmes de toute couleur et de toute croyance leurs pleins droits et leurs pleines obligations en tant que citoyens des États-Unis. Il faudra des générations successives d’Américains qui seront prêts à s’engager – par la protestation et la lutte, dans la rue et devant les tribunaux, par une guerre civile et la désobéissance civique et toujours en prenant de grands risques – pour réduire le fossé entre la promesse portée par nos idéaux et la réalité de leur temps.

Ce fut l’une des tâches que nous nous sommes assignée au début de cette campagne – de poursuivre la longue marche de ceux qui sont venus avant nous, une marche pour une Amérique plus juste, plus égale, plus libre, plus attentive et plus prospère. J’ai choisi de me présenter à l’élection présidentielle à ce moment précis de l’histoire parce que je crois profondément que nous ne pouvons pas affronter les défis de notre temps à moins de le faire ensemble  - à moins que nous n’améliorions notre union en comprenant que nous pouvons avoir des histoires différentes, mais que nous portons les espoirs communs ; que nous pouvons ne pas avoir la même apparence et ne pas venir des mêmes endroits, mais que nous voulons tous aller dans la même direction – vers un avenir meilleur pour nos enfants et nos petits-enfants.


Je suis le fils d’un Noir du Kenya et d’une Blanche du Kansas.


Cette croyance vient de ma foi inébranlable dans la décence et la générosité du peuple américain. Mais elle vient aussi de ma propre histoire américaine.

Je suis le fils d’un Noir du Kenya et d’une Blanche du Kansas. J’ai été élevé par un grand-père blanc qui a survécu à la grande Dépression puis a servi dans l’armée de Patton pendant la Seconde Guerre Mondiale et par une grand-mère blanche qui a travaillé dans une usine de bombardiers à Fort Leavenworth pendant que lui était de l'autre côté de l'océan. Je suis allé dans des écoles parmi les meilleures d’Amérique et vécu dans l’un des pays les plus pauvres du monde. Je suis marié à une Noire américaine qui porte en elle le sang d’esclaves et de propriétaires d’esclaves – un héritage que nous avons transmis à nos deux filles bien-aimées. J’ai des frères, des sœurs, des nièces, des neveux, des oncles et des cousins, de toutes les races et de toutes les couleurs, répartis sur trois continents et, jusqu’à la fin de mes jours, je n’oublierai jamais que, dans aucun autre pays sur Terre, mon histoire ne serait même possible.

C’est une histoire qui n’a pas fait de moi le candidat le plus conventionnel. Mais c’est une histoire qui a inscrit jusque dans mes gènes l’idée que cette nation est plus que la somme de ses composantes – qu'à partir de beaucoup nous formons vraiment un tout unique.

Pendant toute la première année de cette campagne, et cela en dépit de toutes les prédictions contraires, nous avons vu à quel point le peuple américain soutenait ce message d’unité. Malgré la tentation de voir ma candidature à travers un prisme purement racial, nous avons remporté d’impressionnantes victoires dans des états dont la population était parmi les plus blanches du pays. En Caroline du Sud, où le drapeau confédéré flotte encore, nous avons bâti une puissante coalition entre des Afro-américains et des Américains blancs.

Cela ne le veut pas dire que la question raciale n’a pas émergé dans la campagne. À plusieurs stades de la campagne, des commentateurs m’ont jugé soit «trop noir» soit «pas assez noir». Nous avons vu des tensions raciales remonter à la surface durant la semaine précédant la primaire en Caroline du sud. La presse a épluché chaque sondage de sortie des urnes pour trouver des preuves d’une polarisation raciale, qui opposerait non seulement les Blancs aux Noirs, mais aussi les Noirs aux basanés. Et, pourtant, ce n’est que ces dernières semaines que, dans cette campagne, le débat racial a pris un tour particulièrement polarisant.

À un bout du spectre, nous avons entendu dire implicitement que ma candidature était d’une certaine manière un exercice de discrimination positive ; qu’elle était fondée seulement sur le désir de libéraux naïfs de s’acheter une réconciliation raciale pour pas cher. À l’autre bout, nous avons entendu mon ancien pasteur, le révérend Jeremiah Wright, utiliser un langage incendiaire pour exprimer des opinions qui peuvent non seulement accroître le fossé racial, mais aussi des opinions qui dénigrent à la fois la grandeur et la bonté de notre nation ; qui offensent tout aussi bien les Blancs que les Noirs. J’ai déjà condamné en des termes non équivoques les déclarations du révérend Wright qui ont causé tant de controverses.

Pour certains, des questions agaçantes demeurent. Est-ce que je savais qu’il avait été occasionnellement un critique virulent de la politique intérieure et étrangère de l’Amérique ? Bien sûr. L’ai-je déjà entendu faire des remarques qui peuvent être considérées comme sujettes à controverse alors que je me trouvais dans son église ? Oui. Étais-je en profond désaccord avec nombre de ses positions politiques ? Absolument – de la même façon que je suis sûr que beaucoup d’entre vous ont entendu des remarques de vos pasteurs, prêtres ou rabbins avec lesquelles vous étiez en profond désaccord.

Mais les remarques qui ont causé la récente levée de bouclier n’étaient pas simplement sujettes à controverse. Elles ne représentaient pas simplement l’effort d’un leader religieux pour s’élever contre ce qu’il percevait comme une injustice. Elles exprimaient une idée profondément fausse de notre pays – l'idée selon laquelle le racisme blanc serait endémique et qui met tout ce qu'il ya de mal en Amérique au dessus de tout ce que nous savons être bien en Amérique ; une idée selon laquelle les conflits au Moyen-Orient trouveraient leur origine principale dans les actions d’alliés solides comme Israël, et non dans des idéologies perverses et haineuses de l’Islam radical.

En tant que tels, les commentaires du révérend Wright n’étaient pas seulement faux : ils cherchaient à diviser, à un moment où nous avons tant besoin d’unité ; ils avaient une connotation raciale, à un moment où nous avons besoin de nous rassembler pour résoudre une série de problèmes monumentaux – deux guerres, une menace terroriste, une économie qui chute, une crise chronique du système de santé et un changement climatique potentiellement dévastateur ; des problèmes qui ne sont ni noirs, ni blancs, ni latinos, ni asiatiques, mais plutôt des problèmes qui nous concernent tous.

lire le discours en entier, en langue française

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mercredi 22 octobre 2008

aux mythes de la race, opposer les images de la Nation

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aux mythes de la race,

opposer les images de la Nation


Louis ARAGON

L'identité nationale est une image disputée, de la gauche à la droite. Dans cette concurrence des symboles, Aragon avait choisi le combat. Il expliqua au philosophe Georges Politzer – fusillé par les nazis en mai 1942 au Mont-Valérien – sa tentative de "réclamer notre héritage à la fois de l'histoire et des légendes (…) pour se faire entendre des Français" :
"J'expliquai à Politzer le fond de ma pensée, et le plan que je me proposais de développer : aux mythes de la race, opposer les images de la Nation (…). Sans doute, ne peut-on considérer que comme mythiques ces personnages et ces lieux où la fantaisie à l'histoire se mêle et se démêle sans cesse dans une bonne part de notre littérature médiévale, que tous les peuples d'Europe, Allemands en tête, ont pillée. Mais mythiques au sens initial français du mot, qui ne préjuge pas de l'emploi nazi des mythes.
Et si Tristan, le Français Tristan de Laonnois, relève du mythe, et sa lutte contre le Morhaut d'Irlande, et le boire d'amour, et l'histoire des deux Yseult, tout comme Roland, Lancelot, Perceval ou Renaud, il n'en demeure pas moins qu'ils sont de notre héritage et qu'en eux il nous appartient de nous reconnaître, de reconnaître le courage et les hauts faits de la France et de son peuple, d'éclairer ces images anciennes de la réalité moderne de l'héroïsme français. Les mythes remis sur leurs pieds ont force non seulement de faire rêver, mais de faire agir, de donner à l'action et aux songeries de chez nous cette cohésion cette unité qui paraissait alors, en 1941, si hautement désirables. Voilà ce que je dis à Politzer, et que Politzer approuva".

Louis Aragon, En étrange pays dans mon pays lui-même, 1945

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Tristan et Iseult


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Roland


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image de manuel scolaire, 1968

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le cloître roman de Gazolaz, à 6 km de Pampelune (Espagne)


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la brèche de Roland située près de Gavarnie dans le canton de
Luz-Saint-Sauveur, département des Hautes-Pyrénées ;
selon la légende, elle fut ouverte par Roland tentant vainement
de détruire son épée Durandal en la frappant contre la roche


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au fond, la brèche de Roland (source)


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Lancelot


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Enluminure de Manuscrit, fin XIIIe siècle,
Lancelot du lac fait porter un échiquier magique à la Reine Guenièvre


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Perceval



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Gornemant donne à Perceval son épée de chevalier, manuscrit, entre 1275 et 1300


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Perceval, un des chevaliers de la Table Ronde, à la recluserie, manuscrit, XVe siècle

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Renaud de Montauban (les quatre fils Aymon)


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oeuvre du sculpteur Albert Poncin, 1950


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en [ces mythes] il nous appartient

de nous reconnaître,

de reconnaître le courage et les hauts faits

de la France et de son peuple,

d'éclairer ces images anciennes

de la réalité moderne de l'héroïsme français

Louis Aragon


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jeudi 2 octobre 2008

Qu'est-ce qu'une nation ? (texte intégral), Ernest Renan, 1882

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texte intégral de la conférence

faite en Sorbonne, le 11 mars 1882

par Ernest Renan

Qu'est-ce qu'une nation ?


Je me propose d'analyser avec vous une idée, claire en apparence, mais qui prête aux plus dangereux malentendus. Les formes de la société humaine sont des plus variées. Les grandes agglomérations d'hommes à la façon de la Chine, de l'Égypte, de la plus ancienne Babylonie ; - la tribu à la façon des Hébreux, des Arabes ; - la cité à la façon d'Athènes et de Sparte ; - les réunions de pays divers à la manière de l'Empire carlovingien ; - les communautés sans patrie, maintenues par le lien religieux, comme sont celles des israélites, des parsis ; - les nations comme la France, l'Angleterre et la plupart des modernes autonomies européennes ; - les confédérations à la façon de la Suisse, de l'Amérique ; - des parentés comme celles que la race, ou plutôt la langue, établit entre les différentes branches de Germains, les différentes branches de Slaves ; - voilà des modes de groupements qui tous existent, ou bien ont existé, et qu'on ne saurait confondre les uns avec les autres sans les plus sérieux inconvénients.

À l'époque de la Révolution française, on croyait que les institutions de petites villes indépendantes, telles que Sparte et Rome, pouvaient s'appliquer à nos grandes nations de trente à quarante millions d'âmes. De nos jours, on commet une erreur plus grave : on confond la race avec la nation, et l'on attribue à des groupes ethnographiques ou plutôt linguistiques une souveraineté analogue à celle des peuples réellement existants. Tâchons d'arriver à quelque précision en ces questions difficiles, où la moindre confusion sur le sens des mots, à l'origine du raisonnement, peut produire à la fin les plus funestes erreurs. Ce que nous allons faire est délicat ; c'est presque de la vivisection ; nous allons traîter les vivants comme d'ordinaire on traite les morts. Nous y mettrons la froideur, l'impartialité la plus absolue.


I

Depuis la fin de l'Empire romain, ou, mieux, depuis la dislocation de l'Empire de Charlemagne, l'Europe occidentale nous apparaît divisée en nations, dont quelques-unes, à certaines époques, ont cherché à exercer une hégémonie sur les autres, sans jamais y réussir d'une manière durable. Ce que n'ont pu Charles-Quint, Louis XIV, Napoléon Ier, personne probablement ne le pourra dans l'avenir. L'établissement d'un nouvel Empire romain ou d'un nouvel Empire de Charlemagne est devenu une impossibilité. La division de l'Europe est trop grande pour qu'une tentative de domination universelle ne provoque pas très vite une coalition qui fasse rentrer la nation ambitieuse dans ses bornes naturelles. Une sorte d'équilibre est établi pour longtemps. La France, l'Angleterre, l'Allemagne, la Russie seront encore, dans des centaines d'années, et malgré les aventures qu'elles auront courues, des individualités historiques, les pièces essentielles d'un damier, dont les cases varient sans cesse d'importance et de grandeur, mais ne se confondent jamais tout à fait.

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l'antique Chaldée ne fut jamais une nation

Les nations, entendues de cette manière, sont quelque chose d'assez nouveau dans l'histoire. L'antiquité ne les connut pas ; l'Égypte, la Chine, l'antique Chaldée ne furent à aucun degré des nations. C'étaient des troupeaux menés par un fils du Soleil, ou un fils du Ciel. Il n'y eut pas de citoyens égyptiens, pas plus qu'il n'y a de citoyens chinois. L'antiquité classique eut des républiques et des royautés municipales, des confédérations de républiques locales, des empires ; elle n'eut guère la nation au sens où nous la comprenons. Athènes, Sparte, Sidon, Tyr sont de petits centres d'admirable patriotisme ; mais ce sont des cités avec un territoire relativement restreint. La Gaule, l'Espagne, l'Italie, avant leur absorption dans l'Empire romain, étaient des ensembles de peuplades, souvent liguées entre elles, mais sans institutions centrales, sans dynasties. L'Empire assyrien, l'Empire persan, l'Empire d'Alexandre ne furent pas non plus des patries. Il n'y eut jamais de patriotes assyriens ; l'Empire persan fut une vaste féodalité. Pas une nation ne rattache ses origines à la colossale aventure d'Alexandre, qui fut cependant si riche en conséquences pour l'histoire générale de la civilisation.

L'Empire romain fut bien plus près d'être une patrie. En retour de l'immense bienfait de la cessation des guerres, la domination romaine, d'abord si dure, fut bien vite aimée. Ce fut une grande association, synonyme d'ordre, de paix et de civilisation. Dans les derniers temps de l'Empire, il y eut, chez les âmes élevées, chez les évêques éclairés, chez les lettrés, un vrai sentiment de “la paix romaine”, opposée au chaos menaçant de la barbarie. Mais un empire, douze fois grand comme la France actuelle, ne saurait former un État dans l'acception moderne. La scission de l'Orient et de l'Occident était inévitable. Les essais d'un empire gaulois, au IIIe siècle, ne réussirent pas. C'est l'invasion germanique qui introduisit dans le monde le principe qui, plus tard, a servi de base à l'existence des nationalités.

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grandes invasions du Ve siècle

Que firent les peuples germaniques, en effet, depuis leurs grandes invasions du Ve siècle jusqu'aux dernières conquêtes normandes au Xe ? Ils changèrent peu le fond des races ; mais ils imposèrent des dynasties et une aristocratie militaire à des parties plus ou moins considérables de l'ancien Empire d'Occident, lesquelles prirent le nom de leurs envahisseurs. De là une France, une Burgondie, une Lombardie ; plus tard, une Normandie. La rapide prépondérance que prit l'empire franc refait un moment l'unité de l'Occident ; mais cet empire se brise irrémédiablement vers le milieu du IXe siècle ; le traité de Verdun trace des divisions immuables en principe, et dès lors la France, l'Allemagne, l'Angleterre, l'Italie, l'Espagne s'acheminent, par des voies souvent détournées et à travers mille aventures, à leur pleine existence nationale, telle que nous la voyons s'épanouir aujourd'hui.
Qu'est-ce qui caractérise, en effet, ces différents États ? C'est la fusion des populations qui les composent. Dans les pays que nous venons d'énumérer, rien d'analogue à ce que vous trouverez en Turquie, où le Turc, le Slave, le Grec, l'Arménien, l'Arabe, le Syrien, le Kurde sont aussi distincts aujourd'hui qu'au jour de la conquête.

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statue du baptême de Clovis

Deux circonstances essentielles contribuèrent à ce résultat. D'abord le fait que les peuples germaniques adoptèrent le christianisme dès qu'ils eurent des contacts un peu suivis avec les peuples grecs et latins. Quand le vainqueur et le vaincu sont de la même religion, ou plutôt, quand le vainqueur adopte la religion du vaincu, le système turc, la distinction absolue des hommes d'après la religion, ne peut plus se produire. La seconde circonstance fut, de la part des conquérants, l'oubli de leur propre langue. Les petits-fils de Clovis, d'Alaric, de Gondebaud, d'Alboïn, de Rollon, parlaient déjà roman. Ce fait était lui-même la conséquence d'une autre particularité importante ; c'est que les Francs, les Burgondes, les Goths, les Lombards, les Normands avaient très peu de femmes de leur race avec eux. Pendant plusieurs générations, les chefs ne se marient qu'avec des femmes germaines ; mais leurs concubines sont latines, les nourrices des enfants sont latines ; toute la tribu épouse des femmes latines ; ce qui fit que la lingua francica, la lingua gothica n'eurent, depuis l'établissement des Francs et des Goths en terres romaines, que de très courtes destinées.

Il n'en fut pas ainsi en Angleterre ; car l'invasion anglo-saxonne avait sans doute des femmes avec elle ; la population bretonne s'enfuit, et, d'ailleurs, le latin n'était plus, ou même, ne fut jamais dominant dans la Bretagne. Si on eût généralement parlé gaulois dans la Gaule, au Ve siècle, Clovis et les siens n'eussent pas abandonné le germanique pour le gaulois.

De là ce résultat capital que, malgré l'extrême violence des moeurs des envahisseurs germains, le moule qu'ils imposèrent devint, avec les siècles, le moule même de la nation. France devint très légitimement le nom d'un pays où il n'était entrée qu'une imperceptible minorité de Francs. Au Xe siècle, dans les premières chansons de geste, qui sont un miroir si parfait de l'esprit du temps, tous les habitants de la France sont des Français. L'idée d'une différence de races dans la population de la France, si évidente chez Grégoire de Tours, ne se présente à aucun degré chez les écrivains et les poètes français postérieurs à Hugues Capet. La différence du noble et du vilain est aussi accentuée que possible ; mais la différence de l'un à l'autre n'est en rien une différence ethnique ; c'est une différence de courage, d'habitudes et d'éducation transmise héréditairement ; l'idée que l'origine de tout cela soit une conquête ne vient à personne.

Le faux système d'après lequel la noblesse dut son origine à un privilège conféré par le roi pour de grands services rendus à la nation, si bien que tout noble est un anobli, ce système est établi comme un dogme dès le XIIIe siècle. La même chose se passa à la suite de presque toutes les conquêtes normandes. Au bout d'une ou deux générations, les envahisseurs normands ne se distinguaient plus du reste de la population ; leur influence n'en avait pas moins été profonde ; ils avaient donné au pays conquis une noblesse, des habitudes militaires, un patriotisme qu'il n'avait pas auparavant.

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l'oubli, facteur de la création d'une nation

L'oubli, et je dirai même l'erreur historique, sont un facteur essentiel de la création d'une nation, et c'est ainsi que le progrès des études historiques est souvent pour la nationalité un danger. L'investigation historique, en effet, remet en lumière les faits de violence qui se sont passés à l'origine de toutes les formations politiques, même de celles dont les conséquences ont été le plus bienfaisantes. L'unité se fait toujours brutalement ; la réunion de la France du Nord et de la France du Midi a été le résultat d'une extermination et d'une terreur continuée pendant près d'un siècle. Le roi de France, qui est, si j'ose le dire, le type idéal d'un cristallisateur séculaire ; le roi de France, qui a fait la plus parfaite unité nationale qu'il y ait ; le roi de France, vu de trop près, a perdu son prestige ; la nation qu'il avait formée l'a maudit, et, aujourd'hui, il n'y a que les esprits cultivés qui sachent ce qu'il valait et ce qu'il a fait.

C'est par le contraste que ces grandes lois de l'histoire de l'Europe occidentale deviennent sensibles. Dans l'entreprise que le roi de France, en partie par sa tyrannie, en partie par sa justice, a si admirablement menée à terme, beaucoup de pays ont échoué. Sous la couronne de saint Étienne, les Magyars et les Slaves sont restés aussi distincts qu'ils l'étaient il y a huit cents ans. Loin de fondre les éléments divers de ses domaines, la maison de Habsbourg les a tenus distincts et souvent opposés les uns aux autres. En Bohême, l'élément tchèque et l'élément allemand sont superposés comme l'huile et l'eau dans un verre. La politique turque de la séparation des nationalités d'après la religion a eu de bien plus graves conséquences : elle a causé la ruine de l'Orient. Prenez une ville comme Salonique ou Smyrne, vous y trouverez cinq ou six communautés dont chacune a ses souvenirs et qui n'ont entre elles presque rien en commun.

Or l'essence d'une nation est que tous les individus aient beaucoup de choses en commun, et aussi que tous aient oublié bien des choses. Aucun citoyen français ne sait s'il est burgonde, alain, taïfale, visigoth ; tout citoyen français doit avoir oublié la Saint-Barthélemy, les massacres du Midi au XIIIe siècle. Il n'y a pas en France dix familles qui puissent fournir la preuve d'une origine franque, et encore une telle preuve serait-elle essentiellement défectueuse, par suite de mille croisements inconnus qui peuvent déranger tous les systèmes des généalogistes.

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place de la Nation, à Paris : aucun citoyen français ne sait s'il est burgonde ou visigoth

La nation moderne est donc un résultat historique amené par une série de faits convergeant dans le même sens. Tantôt l'unité a été réalisée par une dynastie, comme c'est le cas pour la France ; tantôt elle l'a été par la volonté directe des provinces, comme c'est le cas pour la Hollande, la Suisse, la Belgique ; tantôt par un esprit général, tardivement vainqueur des caprices de la féodalité, comme c'est le cas pour l'Italie et l'Allemagne. Toujours une profonde raison d'être a présidé à ces formations. Les principes, en pareils cas, se font jour par les surprises les plus inattendues. Nous avons vu, de nos jours, l'Italie unifiée par ses défaites, et la Turquie démolie par ses victoires. Chaque défaite avançait les affaires de l'Italie ; chaque victoire perdait la Turquie ; car l'Italie est une nation, et la Turquie, hors de l'Asie Mineure, n'en est pas une. C'est la gloire de la France d'avoir, par la Révolution française, proclamé qu'une nation existe par elle-même. Nous ne devons pas trouver mauvais qu'on nous imite. Le principe des nations est le nôtre.

Mais qu'est-ce donc qu'une nation ? Pourquoi la Hollande est-elle une nation, tandis que le Hanovre ou le grand-duché de Parme n'en sont pas une ? Comment la France persiste-t-elle à être une nation, quand le principe qui l'a créée a disparu ? Comment la Suisse, qui a trois langues, deux religions, trois ou quatre races, est-elle une nation, quand la Toscane, par exemple, qui est si homogène, n'en est pas une ? Pourquoi l'Autriche est-elle un État et non pas une nation ? En quoi le principe des nationalités diffère-t-il du principe des races ? Voilà des points sur lesquels un esprit réfléchi tient à être fixé, pour se mettre d'accord avec lui-même. Les affaires du monde ne se règlent guère par ces sortes de raisonnements ; mais les hommes appliqués veulent porter en ces matières quelque raison et démêler les confusions où s'embrouillent les esprits superficiels.

II

À entendre certains théoriciens politiques, une nation est avant tout une dynastie, représentant une ancienne conquête, conquête acceptée d'abord, puis oubliée par la masse du peuple. Selon les politiques dont je parle, le groupement de provinces effectué par une dynastie, par ses guerres, par ses mariages, par ses traités, finit avec la dynastie qui l'a formé. Il est très vrai que la plupart des nations modernes ont été faites par une famille d'origine féodale, qui a contracté mariage avec le sol et qui a été en quelque sorte un noyau de centralisation. Les limites de la France en 1789 n'avaient rien de naturel ni de nécessaire. La large zone que la maison capétienne avait ajoutée à l'étroite lisière du traité de Verdun fut bien l'acquisition personnelle de cette maison. À l'époque où furent faites les annexions, on n'avait l'idée ni des limites naturelles, ni du droit des nations, ni de la volonté des provinces. La réunion de l'Angleterre, de l'Irlande et de l'Écosse fut de même un fait dynastique. L'Italie n'a tardé si longtemps à être une nation que parce que, parmi ses nombreuses maisons régnantes, aucune, avant notre siècle, ne se fit le centre de l'unité. Chose étrange, c'est à l'obscure île de Sardaigne, terre à peine italienne, qu'elle a pris un titre royal. La Hollande, qui s'est créée elle-même, par un acte d'héroïque résolution, a néanmoins contracté un mariage intime avec la maison d'Orange, et elle courrait de vrais dangers le jour où cette union serait compromise.

Une telle loi, cependant, est-elle absolue ? Non, sans doute. La Suisse et les États-Unis, qui se sont formés comme des conglomérats d'additions successives, n'ont aucune base dynastique. Je ne discuterai pas la question en ce qui concerne la France. Il faudrait avoir le secret de l'avenir. Disons seulement que cette grande royauté française avait été si hautement nationale, que, le lendemain de sa chute, la nation a pu tenir sans elle. Et puis le XVIIIe siècle avait changé toute chose. L'homme était revenu, après des siècles d'abaissement, à l'esprit antique, au respect de lui-même, à l'idée de ses droits. Les mots de patrie et de citoyen avaient repris leur sens. Ainsi a pu s'accomplir l'opération la plus hardie qui ait été pratiquée dans l'histoire, opération que l'on peut comparer à ce que serait, en physiologie, la tentative de faire vivre en son identité première un corps à qui l'on aurait enlevé le cerveau et le coeur.

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traduction française de la Déclaration

d'indépendance américaine

Il faut donc admettre qu'une nation peut exister sans principe dynastique, et même que des nations qui ont été formées par des dynasties peuvent se séparer de cette dynastie sans pour cela cesser d'exister. Le vieux principe qui ne tient compte que du droit des princes ne saurait plus être maintenu ; outre le droit dynastique, il y a le droit national. Ce droit national, sur quel critérium le fonder ? à quel signe le connaître ? de quel fait tangible le faire dériver ?

I. - De la race, disent plusieurs avec assurance. Les divisions artificielles, résultant de la féodalité, des mariages princiers, des congrès de diplomates, sont caduques. Ce qui reste ferme et fixe, c'est la race des populations. Voilà ce qui constitue un droit, une légitimité. La famille germanique, par exemple, selon la théorie que j'expose, a le droit de reprendre les membres épars du germanisme, même quand ces membres ne demandent pas à se rejoindre. Le droit du germanisme sur telle province est plus fort que le droit des habitants de cette province sur eux-mêmes. On crée ainsi une sorte de droit primordial analogue à celui des rois de droit divin ; au principe des nations on substitue celui de l'ethnographie. C'est là une très grande erreur, qui, si elle devenait dominante, perdrait la civilisation européenne. Autant le principe des nations est juste et légitime, autant celui du droit primordial des races est étroit et plein de danger pour le véritable progrès.

Dans la tribu et la cité antiques, le fait de la race avait, nous le reconnaissons, une importance de premier ordre. La tribu et la cité antiques n'étaient qu'une extension de la famille. À Sparte, à Athènes, tous les citoyens étaient parents à des degrés plus ou moins rapprochés. Il en était de même chez les Beni-Israël ; il en est encore ainsi dans les tribus arabes. D'Athènes, de Sparte, de la tribu israélite, transportons-nous dans l'Empire romain. La situation est tout autre. Formée d'abord par la violence, puis maintenue par l'intérêt, cette grande agglomération de villes, de provinces absolument différentes, porte à l'idée de race le coup le plus grave. Le christianisme, avec son caractère universel et absolu, travaille plus efficacement encore dans le même sens. Il contracte avec l'Empire romain une alliance intime, et, par l'effet de ces deux incomparables agents d'unification, la raison ethnographique est écartée du gouvernement des choses humaines pour des siècles.

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l'alliance intime du christianisme et de l'Empire romain

L'invasion des barbares fut, malgré les apparences, un pas de plus dans cette voie. Les découpures de royaumes barbares n'ont rien d'ethnographique ; elles sont réglées par la force ou le caprice des envahisseurs. La race des populations qu'ils subordonnaient était pour eux la chose la plus indifférente. Charlemagne refit à sa manière ce que Rome avait déjà fait : un empire unique composé des races les plus diverses ; les auteurs du traité de Verdun, en traçant imperturbablement leurs deux grandes lignes du nord au sud, n'eurent pas le moindre souci de la race des gens qui se trouvaient à droite ou à gauche. Les mouvements de frontière qui s'opérèrent dans la suite du Moyen Âge furent aussi en dehors de toute tendance ethnographique. Si la politique suivie de la maison capétienne est arrivée à grouper à peu près, sous le nom de France, les territoires de l'ancienne Gaule, ce n'est pas là un effet de la tendance qu'auraient eue ces pays à se rejoindre à leurs congénères. Le Dauphiné, la Bresse, la Provence, la Franche-Comté ne se souvenaient plus d'une origine commune. Toute conscience gauloise avait péri dès le IIe siècle de notre ère, et ce n'est que par une vue d'érudition que, de nos jours, on a retrouvé rétrospectivement l'individualité du caractère gaulois.

La considération ethnographique n'a donc été pour rien dans la constitution des nations modernes. La France est celtique, ibérique, germanique. L'Allemagne est germanique, celtique et slave. L'Italie est le pays où l'ethnographie est la plus embarrassée. Gaulois, Étrusques, Pélasges, Grecs, sans parler de bien d'autres éléments, s'y croisent dans un indéchiffrable mélange. Les îles Britanniques, dans leur ensemble, offrent un mélange de sang celtique et germain dont les proportions sont singulièrement difficiles à définir.

La vérité est qu'il n'y a pas de race pure et que faire reposer la politique sur l'analyse ethnographique, c'est la faire porter sur une chimère. Les plus nobles pays, l'Angleterre, la France, l'Italie, sont ceux où le sang est le plus mêlé. L'Allemagne fait-elle à cet égard une exception ? Est-elle un pays germanique pur ? Quelle illusion ! Tout le Sud a été gaulois. Tout l'Est, à partir d'Elbe, est slave. Et les parties que l'on prétend réellement pures le sont-elles en effet ? Nous touchons ici à un des problèmes sur lesquels il importe le plus de se faire des idées claires et de prévenir les malentendus.

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la "race" des historiens (ci-dessus rois de la "première race", les Mérovingiens)
n'est pas la "race" des anthropologistes

Les discussions sur les races sont interminables, parce que le mot race est pris par les historiens philologues et par les anthropologistes physiologistes dans deux sens tout à fait différents. Pour les anthropologistes, la race a le même sens qu'en zoologie ; elle indique une descendance réelle, une parenté par le sang. Or l'étude des langues et de l'histoire ne conduit pas aux mêmes divisions que la physiologie. Les mots des brachycéphales, de dolichocéphales n'ont pas de place en histoire ni en philologie. Dans le groupe humain qui créa les langues et la discipline aryennes, il y avait déjà des brachycéphales et des dolichocéphales. Il en faut dire autant du groupe primitif qui créa les langues et l'institution dites sémitiques. En d'autres termes, les origines zoologiques de l'humanité sont énormément antérieures aux origines de la culture, de la civilisation, du langage. Les groupes aryen primitif, sémitique primitif, touranien primitif n'avaient aucune unité physiologique. Ces groupements sont des faits historiques qui ont eu lieu à une certaine époque, mettons il y a quinze ou vingt mille ans, tandis que l'origine zoologique de l'humanité se perd dans des ténèbres incalculables.

Ce qu'on appelle philologiquement et historiquement la race germanique est sûrement une famille bien distincte dans l'espèce humaine. Mais est-ce là une famille au sens anthropologique ? Non, assurément. L'apparition de l'individualité germanique dans l'histoire ne se fait que très peu de siècles avant Jésus-Christ. Apparemment les Germains ne sont pas sortis de terre à cette époque. Avant cela, fondus avec les Slaves dans la grande masse indistincte des Scythes, ils n'avaient pas leur individualité à part.

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Un Anglais est bien un type dans l'ensemble de l'humanité. Or le type de ce qu'on appelle très improprement la race anglo-saxonne n'est ni le Breton du temps de César, ni l'Anglo-Saxon de Hengist, ni le Danois de Knut, ni le Normand de Guillaume le Conquérant ; c'est la résultante de tout cela. Le Français n'est ni un Gaulois, ni un Franc, ni un Burgonde. Il est ce qui est sorti de la grande chaudière où, sous la présidence du roi de France, ont fermenté ensemble les éléments les plus divers. Un habitant de Jersey ou de Guernesey ne diffère en rien, pour les origines, de la population normande de la côte voisine. Au XIe siècle, l'oeil le plus pénétrant n'eût pas saisi des deux côtés du canal la plus légère différence. D'insignifiantes circonstances font que Philippe-Auguste ne prend pas ces îles avec le reste de la Normandie. Séparées les unes des autres depuis près de sept cents ans, les deux populations sont devenues non seulement étrangères les unes aux autres, mais tout à fait dissemblables. La race, comme nous l'entendons, nous autres, historiens, est donc quelque chose qui se fait et se défait. L'étude de la race est capitale pour le savant qui s'occupe de l'histoire de l'humanité. Elle n'a pas d'application en politique. La conscience instinctive qui a présidé à la confection de la carte d'Europe n'a tenu aucun compte de la race, et les premières nations de l'Europe sont des nations de sang essentiellement mélangé.

Le fait de la race, capital à l'origine, va donc toujours perdant de son importance. L'histoire humaine diffère essentiellement de la zoologie. La race n'y est pas tout, comme chez les rongeurs ou les félins, et on n'a pas le droit d'aller par le monde tâter le crâne des gens, puis les prendre à la gorge en leur disant : “Tu es notre sang ; tu nous appartiens !” En dehors des caractères anthropologiques, il y a la raison, la justice, le vrai, le beau, qui sont les mêmes pour tous. Tenez, cette politique ethnographique n'est pas sûre. Vous l'exploitez aujourd'hui contre les autres ; puis vous la voyez se tourner contre vous-mêmes. Est-il certain que les Allemands, qui ont élevé si haut le drapeau de l'ethnographie, ne verront pas les Slaves venir analyser, à leur tour, les noms des villages de la Saxe et de la Lusace, rechercher les traces des Wiltzes ou des Obotrites, et demander compte des massacres et des ventes en masse que les Othons firent de leurs aïeux ? Pour tous il est bon de savoir oublier.

J'aime beaucoup l'ethnographie ; c'est une science d'un rare intérêt ; mais, comme je la veux libre, je la veux sans application politique. En ethnographie, comme dans toutes les études, les systèmes changent ; c'est la condition du progrès. Les limites des États suivraient les fluctuations de la science. Le patriotisme dépendrait d'une dissertation plus ou moins paradoxale. On viendrait dire au patriote : “Vous vous trompiez ; vous versiez votre sang pour telle cause ; vous croyiez être celte ; non, vous êtes germain”. Puis, dix ans après, on viendra vous dire que vous êtes slave. Pour ne pas fausser la science, dispensons-la de donner un avis dans ces problèmes, où sont engagés tant d'intérêts. Soyez sûrs que, si on la charge de fournir des éléments à la diplomatie, on la surprendra bien des fois en flagrant délit de complaisance. Elle a mieux à faire : demandons-lui tout simplement la vérité.

II. - Ce que nous venons de dire de la race, il faut le dire de la langue. La langue invite à se réunir ; elle n'y force pas. Les États-Unis et l'Angleterre, l'Amérique espagnole et l'Espagne parlent la même langue et ne forment pas une seule nation. Au contraire, la Suisse, si bien faite, puisqu'elle a été faite par l'assentiment de ses différentes parties, compte trois ou quatre langues. Il y a dans l'homme quelque chose de supérieur à la langue : c'est la volonté. La volonté de la Suisse d'être unie, malgré la variété de ses idiomes, est un fait bien plus important qu'une similitude souvent obtenue par des vexations.

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ordonnance de Villers-Cotterêts, 15 août 1539

Un fait honorable pour la France, c'est qu'elle n'a jamais cherché à obtenir l'unité de la langue par des mesures de coercition. Ne peut-on pas avoir les mêmes sentiments et les mêmes pensées, aimer les mêmes choses en des langages différents ? Nous parlions tout à l'heure de l'inconvénient qu'il y aurait à faire dépendre la politique internationale de l'ethnographie. Il n'y en aurait pas moins à la faire dépendre de la philologie comparée. Laissons à ces intéressantes études l'entière liberté de leurs discussions ; ne les mêlons pas à ce qui en altérerait la sérénité. L'importance politique qu'on attache aux langues vient de ce qu'on les regarde comme des signes de race. Rien de plus faux. La Prusse, où l'on ne parle plus qu'allemand, parlait slave il y a quelques siècles ; le pays de Galles parle anglais ; la Gaule et l'Espagne parlent l'idiome primitif d'Albe la Longue ; l'Égypte parle arabe ; les exemples sont innombrables.

Même aux origines, la similitude de langue n'entraînait pas la similitude de race. Prenons la tribu proto-aryenne ou proto-sémite ; il s'y trouvait des esclaves, qui parlaient la même langue que leurs maîtres ; or l'esclave était alors bien souvent d'une race différente de celle de son maître. Répétons-le : ces divisions de langues indo-européennes, sémitiques et autres, créées avec une si admirable sagacité par la philologie comparée, ne coïncident pas avec les divisions de l'anthropologie. Les langues sont des formations historiques, qui indiquent peu de choses sur le sang de ceux qui les parlent, et qui, en tout cas, ne sauraient enchaîner la liberté humaine quand il s'agit de déterminer la famille avec laquelle on s'unit pour la vie et pour la mort.

Cette considération exclusive de la langue a, comme l'attention trop forte donnée à la race, ses dangers, ses inconvénients. Quand on y met de l'exagération, on se renferme dans une culture déterminée, tenue pour nationale ; on se limite, on se claquemure. On quitte le grand air qu'on respire dans le vaste champ de l'humanité pour s'enfermer dans des conventicules de compatriotes. Rien de plus mauvais pour l'esprit ; rien de plus fâcheux pour la civilisation. N'abandonnons pas ce principe fondamental, que l'homme est un être raisonnable et moral, avant d'être parqué dans telle ou telle langue, avant d'être un membre de telle ou telle race, un adhérent de telle ou telle culture. Avant la culture française, la culture allemande, la culture italienne, il y a la culture humaine. Voyez les grands hommes de la Renaissance ; ils n'étaient ni français, ni italiens, ni allemands. Ils avaient retrouvé, par leur commerce avec l'antiquité, le secret de l'éducation véritable de l'esprit humain, et ils s'y dévouaient corps et âme. Comme ils firent bien !

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Raphaël, L'école d'Athènes, 1509-1510

III. - La religion ne saurait non plus offrir une base suffisante à l'établissement d'une nationalité moderne. À l'origine, la religion tenait à l'existence même du groupe social. Le groupe social était une extension de la famille. La religion, les rites étaient des rites de famille. La religion d'Athènes, c'était le culte d'Athènes même, de ses fondateurs mythiques, de ses lois, de ses usages. Elle n'impliquait aucune théologie dogmatique. Cette religion était, dans toute la force du terme, une religion d'État. On n'était pas athénien si on refusait de la pratiquer. C'était au fond le culte de l'Acropole personnifiée. Jurer sur l'autel d'Aglaure, c'était prêter le serment de mourir pour la patrie. Cette religion était l'équivalent de ce qu'est chez nous l'acte de tirer au sort, ou le culte du drapeau. Refuser de participer à un tel culte était comme serait dans nos sociétés modernes refuser le service militaire. C'était déclarer qu'on n'était pas athénien.

D'un autre côté, il est clair qu'un tel culte n'avait pas de sens pour celui qui n'était pas d'Athènes ; aussi n'exerçait-on aucun prosélytisme pour forcer des étrangers à l'accepter ; les esclaves d'Athènes ne le pratiquaient pas. Il en fut de même dans quelques petites républiques du Moyen Âge. On n'était pas bon vénitien si l'on ne jurait point par saint Marc ; on n'était pas bon amalfitain si l'on ne mettait pas saint André au-dessus de tous les autres saints du paradis. Dans ces petites sociétés, ce qui a été plus tard persécution, tyrannie, était légitime et tirait aussi peu à conséquence que le fait chez nous de souhaiter la fête au père de famille et de lui adresser des voeux au premier jour de l'an.

Ce qui était vrai à Sparte, à Athènes, ne l'était déjà plus dans les royaumes sortis de la conquête d'Alexandre, ne l'était surtout plus dans l'Empire romain. Les persécutions d'Antiochus Épiphane pour amener l'Orient au culte de Jupiter Olympien, celles de l'Empire romain pour maintenir une prétendue religion d'État furent une faute, un crime, une véritable absurdité. De nos jours, la situation est parfaitement claire. Il n'y a plus de masses croyant d'une manière uniforme. Chacun croit et pratique à sa guise, ce qu'il peut, comme il veut. Il n'y a plus de religion d'État ; on peut être français, anglais, allemand, en étant catholique, protestant, israélite, en ne pratiquant aucun culte. La religion est devenue chose individuelle ; elle regarde la conscience de chacun. La division des nations en catholiques, protestantes, n'existe plus. La religion, qui, il y a cinquante-deux ans, était un élément si considérable dans la formation de la Belgique, garde toute son importance dans le for intérieur de chacun ; mais elle est sortie presque entièrement des raisons qui tracent les limites des peuples.

IV. - La communauté des intérêts est assurément un lien puissant entre les hommes. Les intérêts, cependant, suffisent-ils à faire une nation ? Je ne le crois pas. La communauté des intérêts fait les traités de commerce. Il y a dans la nationalité un côté de sentiment ; elle est âme et corps à la fois ; un Zollverein n'est pas une patrie.

1828
le Zollverein (union douanière des États allemands au XIXe siècle)
n'est pas une patrie, dit Renan ; l'Union européenne, non plus.

V. - La géographie, ce qu'on appelle les frontières naturelles, a certainement une part considérable dans la division des nations. La géographie est un des facteurs essentiels de l'histoire. Les rivières ont conduit les races ; les montagnes les ont arrêtées. Les premières ont favorisé, les secondes ont limité les mouvements historiques. Peut-on dire cependant, comme le croient certains partis, que les limites d'une nation sont écrites sur la carte et que cette nation a le droit de s'adjuger ce qui est nécessaire pour arrondir certains contours, pour atteindre telle montagne, telle rivière, à laquelle on prête une sorte de faculté limitante a priori ? Je ne connais pas de doctrine plus arbitraire ni plus funeste. Avec cela, on justifie toutes les violences. Et, d'abord, sont-ce les montagnes ou bien sont-ce les rivières qui forment ces prétendues frontières naturelles ? Il est incontestable que les montagnes séparent ; mais les fleuves réunissent plutôt. Et puis toutes les montagnes ne sauraient découper des États. Quelles sont celles qui séparent et celles qui ne séparent pas ? De Biarritz à Tornea, il n'y a pas une embouchure de fleuve qui ait plus qu'une autre un caractère bornal. Si l'histoire l'avait voulu, la Loire, la Seine, la Meuse, l'Elbe, l'Oder auraient, autant que le Rhin, ce caractère de frontière naturelle qui a fait commettre tant d'infractions au droit fondamental, qui est la volonté des hommes. On parle de raisons stratégiques. Rien n'est absolu ; il est clair que bien des concessions doivent être faites à la nécessité. Mais il ne faut pas que ces concessions aillent trop loin. Autrement, tout le monde réclamera ses convenances militaires, et ce sera la guerre sans fin. Non, ce n'est pas la terre plus que la race qui fait une nation. La terre fournit le substratum, le champ de la lutte et du travail ; l'homme fournit l'âme. L'homme est tout dans la formation de cette chose sacrée qu'on appelle un peuple. Rien de matériel n'y suffit. Une nation est un principe spirituel, résultant des complications profondes de l'histoire, une famille spirituelle, non un groupe déterminé par la configuration du sol.
Nous venons de voir ce qui ne suffit pas à créer un tel principe spirituel : la race, la langue, les intérêts, l'affinité religieuse, la géographie, les nécessités militaires. Que faut-il donc en plus ? Par suite de ce qui a été dit antérieurement, je n'aurai pas désormais à retenir bien longtemps votre attention.

III

Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n'en font qu'une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L'une est dans le passé, l'autre dans le présent. L'une est la possession en commun d'un riche legs de souvenirs ; l'autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l'héritage qu'on a reçu indivis. L'homme, Messieurs, ne s'improvise pas. La nation, comme l'individu, est l'aboutissant d'un long passé d'efforts, de sacrifices et de dévouements. Le culte des ancêtres est de tous le plus légitime ; les ancêtres nous ont faits ce que nous sommes. Un passé héroïque, des grands hommes, de la gloire (j'entends de la véritable), voilà le capital social sur lequel on assied une idée nationale. Avoir des gloires communes dans la passé, une volonté commune dans le présent ; avoir fait de grandes choses ensemble, vouloir en faire encore, voilà les conditions essentielles pour être un peuple. On aime en proportion des sacrifices qu'on a consentis, des maux qu'on a soufferts. On aime la maison qu'on a bâtie et qu'on transmet. Le chant spartiate : “Nous sommes ce que vous fûtes ; nous serons ce que vous êtes” est dans sa simplicité l'hymne abrégé de toute patrie.

Dans le passé, un héritage de gloire et de regrets à partager, dans l'avenir un même programme à réaliser ; avoir souffert, joui, espéré ensemble, voilà ce qui vaut mieux que des douanes communes et des frontières conformes aux idées stratégiques ; voilà ce que l'on comprend malgré les diversités de race et de langue. Je disais tout à l'heure-: “avoir souffert ensemble” ; oui, la souffrance en commun unit plus que la joie. En fait de souvenirs nationaux, les deuils valent mieux que les triomphes, car ils imposent des devoirs, ils commandent l'effort en commun.

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monument aux morts de Guéméné-sur-Scorff
(Morbihan)

Une nation est donc une grande solidarité, constituée par le sentiment des sacrifices qu'on a faits et de ceux qu'on est disposé à faire encore. Elle suppose un passé ; elle se résume pourtant dans le présent par un fait tangible : le consentement, le désir clairement exprimé de continuer la vie commune. L'existence d'une nation est (pardonnez-moi cette métaphore) un plébiscite de tous les jours, comme l'existence de l'individu est une affirmation perpétuelle de vie. Oh ! je le sais, cela est moins métaphysique que le droit divin, moins brutal que le droit prétendu historique. Dans l'ordre d'idées que je vous soumets, une nation n'a pas plus qu'un roi le droit de dire à une province : “Tu m'appartiens, je te prends”. Une province, pour nous, ce sont ses habitants ; si quelqu'un en cette affaire a droit d'être consulté, c'est l'habitant. Une nation n'a jamais un véritable intérêt à s'annexer ou à retenir un pays malgré lui. Le voeu des nations est, en définitive, le seul critérium légitime, celui auquel il faut toujours en revenir.

Nous avons chassé de la politique les abstractions métaphysiques et théologiques. Que reste-t-il, après cela ? Il reste l'homme, ses désirs, ses besoins. La sécession, me direz-vous, et, à la longue, l'émiettement des nations sont la conséquence d'un système qui met ces vieux organismes à la merci de volontés souvent peu éclairées. Il est clair qu'en pareille matière aucun principe ne doit être poussé à l'excès. Les vérités de cet ordre ne sont applicables que dans leur ensemble et d'une façon très générale. Les volontés humaines changent ; mais qu'est-ce qui ne change pas ici-bas ? Les nations ne sont pas quelque chose d'éternel. Elles ont commencé, elles finiront. La confédération européenne, probablement, les remplacera. Mais telle n'est pas la loi du siècle où nous vivons. À l'heure présente, l'existence des nations est bonne, nécessaire même. Leur existence est la garantie de la liberté, qui serait perdue si le monde n'avait qu'une loi et qu'un maître.

Par leurs facultés diverses, souvent opposées, les nations servent à l'oeuvre commune de la civilisation ; toutes apportent une note à ce grand concert de l'humanité, qui, en somme, est la plus haute réalité idéale que nous atteignions. Isolées, elles ont leurs parties faibles. Je me dis souvent qu'un individu qui aurait les défauts tenus chez les nations pour des qualités, qui se nourrirait de vaine gloire ; qui serait à ce point jaloux, égoïste, querelleur ; qui ne pourrait rien supporter sans dégainer, serait le plus insupportable des hommes. Mais toutes ces dissonances de détail disparaissent dans l'ensemble. Pauvre humanité, que tu as souffert ! que d'épreuves t'attendent encore ! Puisse l'esprit de sagesse te guider pour te préserver des innombrables dangers dont ta route est semée !

Je me résume, Messieurs. L'homme n'est esclave ni de sa race, ni de sa langue, ni de sa religion, ni du cours des fleuves, ni de la direction des chaînes de montagnes. Une grande agrégation d'hommes, saine d'esprit et chaude de coeur, crée une conscience morale qui s'appelle une nation. Tant que cette conscience morale prouve sa force par les sacrifices qu'exige l'abdication de l'individu au profit d'une communauté, elle est légitime, elle a le droit d'exister. Si des doutes s'élèvent sur ses frontières, consultez les populations disputées. Elles ont bien le droit d'avoir un avis dans la question. Voilà qui fera sourire les transcendants de la politique, ces infaillibles qui passent leur vie à se tromper et qui, du haut de leurs principes supérieurs, prennent en pitié notre terre à terre. “Consulter les populations, fi donc ! quelle naïveté ! Voilà bien ces chétives idées françaises qui prétendent remplacer la diplomatie et la guerre par des moyens d'une simplicité enfantine”. - Attendons, Messieurs ; laissons passer le règne des transcendants ; sachons subir le dédain des forts. Peut-être, après bien des tâtonnements infructueux, reviendra-t-on à nos modestes solutions empiriques. Le moyen d'avoir raison dans l'avenir est, à certaines heures, de savoir se résigner à être démodé.

Ernest Renan, 1882

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point de vue



"la nation selon Renan est morte"

Pierre NORA (en 2007)
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Le Monde 18/19 mars 2007,
propos recueillis par Sophie Gherardi (extraits)

Que reste-t-il alors du projet national français tel que nous l’avons connu ?
Il y a eu au moins trois tentatives idéologiques pour retrouver un sens collectif. La percée de Jean-Marie Le Pen, d’abord, mais qui est une forme de régression nationaliste, réactionnaire, cantonnée à des secteurs archaïques de l’opinion ; la percée des écologistes, porteurs d’un grand projet qui consiste à noyer la culture dans la nature, et qui n’est ni de droite ni de gauche puisqu’il ne pose pas la question sociale ; la percée de l’idéologie des droits de l’homme, enfin.
Celle-ci me paraît assez contradictoire avec un projet purement national, on peut même dire qu’elle porte en elle la destruction du roman national. L’histoire de la nation française est criminelle au regard des droits de l’homme. Le projet "droits-de-l’hommien" comporte un élément accusateur des péripéties les plus sombres du roman national. Il est par définition peu intégrable à la vision classique de la nation. Depuis le XVIIIe siècle, cette dernière avait été associée à l’idée de civilisation. Les Lumières avaient vu dans la nation le véhicule du progrès de la civilisation, parce qu’elle était le lieu de la raison : nation, raison et civilisation marchaient du même pas. La poussée de la pensée des droits de l’homme dans sa forme récente, très individualiste, dissocie cette trilogie. Elle se réclame de la civilisation, mais plus de la nation.

On peut comprendre le sentiment de perte qu’éprouvent beaucoup de Français...
Nous sommes dans une phase de recomposition et la volonté y joue son rôle. On a cru longtemps que l’Europe pouvait servir de substitut à la nation, on voit maintenant que ce n’était pas vrai. Le nationalisme, de droite ou de gauche, nous avait caché la nation. La fin du marxisme a contribué a nous rendre cette conscience de l’ampleur, de la profondeur historique de l’imprégnation nationale.
Mais le discours sur la nation ne peut pas rester le même. On ne cesse de citer Renan dans Qu’est-ce qu’une nation ? : le culte des ancêtres, la volonté de vivre ensemble, avoir fait de grandes choses ensemble et vouloir en faire encore... Mais pour moi la nation selon Renan est morte. Cette vision, sur laquelle nous vivons encore, correspond à l’ancienne identité nationale, celle qui associait le passé et l’avenir dans un sentiment de continuité, de filiation et de projet. Or ce lien s’est rompu, nous faisant vivre dans un présent permanent. J’y vois l’explication de l’omniprésence du thème de la mémoire, et de son corollaire, l’identité. Lorsqu’il n’y a plus de continuité avec le passé, la nouvelle trilogie est : mémoire, identité, patrimoine.

source : association Liberté pour l'histoire

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lundi 22 septembre 2008

la nation française de Seignobos, jugée par Lucien Febvre

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l'histoire sincère de la nation française

de Seignobos

jugée par Lucien Febvre (1933)


Lucien Febvre a sévèrement jugé le livre de Charles Seignobos, (1854-1942), Histoire sincère de la nation française, paru en 1932. On croit souvent que la cause en serait une vision nationaliste et intégralement événementielle de la nation que l'historien fondateur des Annales aurait pourfendue sans ménagement dans son article publié par la Revue de synthèse en 1933. Il n'en est rien. C'est presque l'inverse qui est vrai.

L'ouvrage de Seignobos avait été annoncé comme "la Vérité contre la Tradition" d'où l'usage du terme "sincère" dans le titre. Lucien Febvre se gausse de cet adjectif et ne relève que "trois ou quatre boutades" en fait d'audace. Parmi lesquelles deux allusions à la Gaule et à Jeanne d'Arc qui évitent soigneusement de parler de "nation" et de "patriotisme".

Or, Lucien Febvre reproche à Seignobos son refus du terme de "nation" au sujet de la Gaule, contrairement au travail de Camille Jullian (1859-1933). Et moque l'auteur de réduire Jeanne d'Arc à un loyalisme partisan. Il lui oppose le projet de Vidal de la Blache (1902) de "rechercher comment et pourquoi des contrées hétérogènes, qu’aucun décret nominatif de la Providence ne désignait pour s’unir dans un certain ensemble, ont cependant fini par former cet ensemble", la nation.

Michel Renard

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Histoire «sincère», donc «intrépide» : la pente des vertus est glissante. Écoutons Charles Seignobos dans sa Seignobos_hist_sinc_rePréface : il parlera «sans réticence, sans aucun égard pour les opinions reçues, sans ménagement pour les convenances officielles, sans respect pour les personnages célèbres et les autorités établies». Le grand serment. Résultat de tant d’audace ? En 520 pages, trois ou quatre boutades.

Voici Vercingétorix sur son Mont-Auxois. Toujours alerte, Charles Seignobos, grimpant sur le morne piédestal du vaincu d’Alésia, s’en va gentiment lui tirer les moustaches (p.-30). Un héros national ! À d’autres ! Et que nous veut cette invention de «patriotes rétrospectifs» ? Il n’y avait pas de «nation» en Gaule au temps de Vercingétorix : affirmation péremptoire qui suffit évidemment, en bonne méthode, à jeter par terre les conclusions contraires d’une Histoire insincère de la Gaule à quoi, comme chacun sait, Camille Jullian a consacré sa vie ? — Les Gaulois n’ayant «jamais formé une nation», Vercingétorix ne peut avoir été le héros «national» des Gaulois. C. Q. F. D.

Ne notons pas qu’ici Seignobos semble avoir une idée précise de ce qu’il faut entendre par «nation» ; il aurait bien dû, nous l’allons voir, tirer parti de cette précision lorsqu’il formait le dessein de son livre. Ne demandons pas non plus ce que fut, «en vérité», Vercingétorix. «Un chef arverne ayant servi dans l’armée romaine», répondrait Seignobos (p. 30) et qui, «un soulèvement général» ayant éclaté en Gaule (général, non pas national, vous l’entendez assez), fut prié de prendre la tête d’une «ligue de guerre contre les envahisseurs étrangers». — En somme, un commandant en chef de forces interalliées ? Alors, qualifions Vercingétorix de «héros polynational des Gaules» et n’en parlons plus. Les «patriotes rétrospectifs» y pourront voir une promotion, et la sincérité de Seignobos s’épanouira d’aise.

Il y a Jeanne d’Arc aussi... C’était prévu. Incarnation du patriotisme ? Allons donc ! fadaises à la Michelet, ce Michelet qui n’avait pas la Méthode. (Ce qui n’empêche pas que la seule Jeanne d’Arc intelligible que nous ayons, jusqu’à présent, ce ne soit toujours la Jeanne d’Arc de Michelet ... ) — Jeanne d’Arc ? Une partisane, sans plus (p.-201). «Son loyalisme s’adressait au roi de son parti, plutôt qu’au roi de la nation française,» Ce n’est pas nouveau et c’est simple ; si simple que je comprends mal. D’abord, si l’un des deux partis, le bourguignon, était apparu comme l’allié de l’étranger, et que ce ne fût pas, précisément, celui de Jeanne ? Surtout, roi d’un parti, roi de la nation, je ne comprends pas. Mais je voudrais savoir ce qu’était le roi de France, à cette date, dans l’opinion commune des hommes. Toute la question gît là.



on demande à l'historien d'expliquer

Car, un historien, on ne lui demande pas de dire (sauf dans les journaux, quand on l’interviewe ; mais alors, il ne s’agit plus d’histoire) — si, oui ou non, Vercingétorix et Jeanne d’Arc méritent le titre de «héros nationaux». On lui demande d’ «expliquer» l’un et l’autre de ces personnages historiques. «Résistance à l’étranger», j’y reviens et ce n’est pas ma faute si le professeur d’histoire m’y incite après le «métaphysicien» : je voudrais savoir ce que, dans l’esprit des Gaulois soulevés «généralement» contre Rome, cette formule pouvait représenter d’idées et de sentiments, sans doute radicalement différents de nos idées et de nos sentiments à nous ? Donc, ce qu’incarnait réellement le chef commun de cette résistance, Vercingétorix ? Ou encore, ce que les «Armagnacs» du temps de Charles VII pouvaient mettre derrière leur lutte «contre les bandes au service du roi d’Angleterre» ?

En d’autres termes, m’apprendre ce qui animait à la lutte Jeanne et ses compagnons, ce qu’étaient pour eux le roi qu’ils combattaient et le roi qu’ils soutenaient, voilà ce que je demande à l’historien. Et, s’il ne peut satisfaire mes curiosités, qu’il dise du moins : «J’ai cherché. Les questions que je me suis posées, les voici. Je n’ai rien trouvé. Demain, peut-être, un autre, plus heureux...»

La porte ouverte, toujours. Des mises en place, non des déboulonnements. Des programmes d’enquête et non des boutades pour ennuyer X... ou dire son fait à Y... De la sincérité ? affaire à vous. Mais du sens historique, oui. Je veux dire : un effort constant, tenace, désespéré pour entrer, et faire entrer le lecteur dans la peau même des hommes d’autrefois.


quelle est la "nation" de Seignobos ?

Cela dit, quel a été, exactement, le dessein de Ch. Seignobos ? Qu’a-t-il voulu nous donner ? Histoire de la nation française, répond le titre : c’est précisément ce que réclamait Benda, — Julien Benda dont la thèse s’oppose si catégoriquement à la thèse de Ch. Seignobos, et qui, sur ce qu’il entend par Nation, ne laisse planer aucune sorte de doute. Mais Seignobos : «J’ai voulu faire une esquisse de l’histoire de l’évolution du peuple français». Donc, peuple français égale nation française ? Est-ce bien sûr ? — «Montrer en quel temps, continue Seignobos, en quel lieu et par quels motifs se sont créés les usages, les institutions, les conditions de vie qui me paraissent former le fondement de la nation française...»

Nous voici loin de la Nation au sens de Benda, en pleine «histoire de la société», ou des sociétés qu’aux époques diverses les Français de toutes les conditions, de tous les états, de toutes les cultures ont constituées, le fort portant le faible, comme disaient les fiscaux ? — Est-ce bien sûr encore ? En cent passages, Seignobos témoigne d’une conception toute majoritaire de sa «nation française».

La masse, voilà ce qui le préoccupe. En vertu d’un raisonnement singulier et qui révèle la plus étrange conception qui soit du rôle des idées et de la façon dont elles se propagent, il lui sacrifie les Arts, les Sciences, les Lettres. Il lui dédie, par contre, les faits de la vie quotidienne : n’ont-ils pas toujours formé «l’intérêt principal de la vie de l’énorme majorité des individus ?» — Alors quoi ? On s’y perd. Histoire de la nation, ou du peuple français, ou du peuple de France, ou des masses populaires ? Une sarabande, et dans un livre d’éducation publique, faut-il dire, dès le début, un bon exemple ? (…)



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Lucien Febvre (1878-1956)


comment des contrées hétérogènes ont-elles fini

par former un ensemble ?

Car nous pouvons maintenant aller droit au fait. Seignobos n’a point écrit son livre pour le vain plaisir de noircir du papier. Ou je me méprends totalement sur son compte, ou il s’est proposé de créer un livre d’éducation populaire, susceptible d’une large diffusion. Livre d’éducation et, en même temps, il faut le supposer, livre d’initiation à l’histoire, à ses méthodes, à son esprit, à son objet ? Jugée de ce double point de vue, que dire de l’Histoire sincère ? Qu’elle est, en vérité, déconcertante. Et d’abord par son conformisme. Car ce livre est, d’un bout à l’autre, traditionnel.

La conception de son sujet ? Seignobos l’a prise dans le domaine public. Tout au long de son livre, il fait de la France un «donné tout fait», un lit prédestiné qui, dès la première page de l’Histoire sincère, attend, toutes couvertures providentiellement faites, que l’Élu s’y couche ? Et cependant l’ai-je rêvé, que Vidal de la Blache dans son Tableau, il y a trente ans, a magistralement posé le vrai problème : rechercher comment et pourquoi des contrées hétérogènes, qu’aucun décret nominatif de la Providence ne désignait pour s’unir dans un certain ensemble, ont cependant fini par former cet ensemble : celui, en l’espèce, que pour la première fois nous saisissons dans les textes de César dessinant par ses «limites naturelles» une Gaule, préfiguration approximative de notre France ?

Mais former un tel ensemble, c’est beaucoup et ce n’est rien. Car il ne vaut que s’il s’est maintenu. Cent ensembles différents auraient pu se constituer, et se sont constitués temporairement, qui n’ont pas duré et que nous négligeons parce que l’histoire n’enregistre que les réussites. Comment, pourquoi, malgré tant «d’offres», comme aurait dit Lavisse, tant d’essais ratés de nations franco-anglaises, ou franco-ibériques, ou franco-lombardes, ou franco-rhénanes, entrevues comme possibles ou, parfois, temporairement réalisées dans les faits   — comment, pourquoi la formation Gallia, après maintes tourmentes, a-t-elle toujours réussi à reparaître et à rattrouper autour d’un germe (dont nulle part la notion féconde n’apparaît dans le livre de Ch. Seignobos) les membra disjecta que des événements, par nous qualifiés de «hasards», avaient temporairement dissociés de l’ensemble ?

N’y eut-il là, en effet, que «contrainte mécanique d’événements extérieurs», ou bien faut-il faire place à d’autres facteurs, ceux que J. Benda voudrait mettre en lumière ? — Et encore, quand nous parlons de Français dès le seuil d’une histoire dite «de France» et que nous continuons à en parler tout au long de cette histoire, avons-nous raison ? Ces Français, ne devrions-nous pas, à toutes les époques, nous soucier de dire qui ils étaient — de préciser ce que nous nommons Français à une certaine date, et ce que nous excluons de la France, et quels étaient, sur les points importants qui nous retiennent, les sentiments des exclus, des Français séparés ?

Il est commode d’escamoter une question. Le problème demeure, qu’il faut énoncer si l’on veut donner au public une réelle leçon d’indépendance d’esprit. — Ce problème que Vidal posait en grand géographe, Benda, en métaphysicien pressant. Et que Seignobos a refusé de poser en historien. Parce que la notion même de problème lui demeure étrangère, comme «répugnante» celle d’hypothèse. Nouvelle fidélité à des idées de toujours.

Lucien Fevre, "Ni histoire à thèse ni histoire-manuel.
Entre Benda et Seignobos", Revue de Synthèse, V, 1933



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Febvre en haut à droite, Seignobos en bas à gauche

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vendredi 19 septembre 2008

La rose et le réséda (Louis Aragon)

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          La rose et le réséda

 

                                                          À Gabriel Péri et d'Estienne d'Orves
                                                          comme à Guy Môquet et Gilbert Dru

 

                     
                             Celui qui croyait au ciel
                             Celui qui n'y croyait pas
                             Tous deux adoraient la belle
                             Prisonnière des soldats
                             Lequel montait à l'échelle
                             Et lequel guettait en bas

                             Celui qui croyait au ciel
                             Celui qui n'y croyait pas
                             Qu'importe comment s'appelle
                             Cette clarté sur leur pas
                             Que l'un fut de la chapelle
                             Et l'autre s'y dérobât

                             Celui qui croyait au ciel
                             Celui qui n'y croyait pas
                             Tous les deux étaient fidèles
                             Des lèvres du coeur des bras
                             Et tous les deux disaient qu'elle
                             Vive et qui vivra verra

                             Celui qui croyait au ciel
                             Celui qui n'y croyait pas
                             Quand les blés sont sous la grêle
                             Fou qui fait le délicat
                             Fou qui songe à ses querelles
                             Au coeur du commun combat

                             Celui qui croyait au ciel
                             Celui qui n'y croyait pas
                             Du haut de la citadelle
                             La sentinelle tira
                             Par deux fois et l'un chancelle
                             L'autre tombe qui mourra

                             Celui qui croyait au ciel
                             Celui qui n'y croyait pas
                             Ils sont en prison lequel
                             A le plus triste grabat
                             Lequel plus que l'autre gèle
                             Lequel préfère les rats

                             Celui qui croyait au ciel
                             Celui qui n'y croyait pas
                             Un rebelle est un rebelle
                             Deux sanglots font un seul glas
                             Et quand vient l'aube cruelle
                             Passent de vie à trépas

                             Celui qui croyait au ciel
                             Celui qui n'y croyait pas
                             Répétant le nom de celle
                             Qu'aucun des deux ne trompa
                             Et leur sang rouge ruisselle
                             Même couleur même éclat

                             Celui qui croyait au ciel
                             Celui qui n'y croyait pas
                             Il coule, il coule, il se mêle
                             À la terre qu'il aima
                             Pour qu'à la saison nouvelle
                             Mûrisse un raisin muscat

                             Celui qui croyait au ciel
                             Celui qui n'y croyait pas
                             L'un court et l'autre a des ailes
                             de Bretagne ou du Jura
                             Et framboise ou mirabelle
                             Le grillon rechantera
                             Dites flûte ou violoncelle
                             Le double amour qui brûla
                             L'alouette et l'hirondelle
                             La rose et le réséda

Louis Aragon

 

framboiseMirabelle01
framboise (haie) et mirabelle (arbre) ; le réséda pousse sur les haies
et la rose est un symbole de pureté associé à Marie ;
l'alouette vole dans les slllons et l'hirondelle haut dans le ciel

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les dédicataires de "la rose et le réséda"

Poème paru le 11 mars 1943, "la rose et le réséda" est le dernier poème que publia Louis Aragon avant de rentrer dans la clandestinité. Il fut édité sous forme de tracts anonymes jusqu'à la fin de la Seconde Guerre mondiale et dédié, en 1944, à quatre résistants de droite et de gauche, deux communistes et deux chrétiens, fusillés par les Allemands :
- Gabriel Péri, homme politique et journaliste français, membre du Parti communiste, fusillé le 15 décembre 1941 ;
- Honoré d'Estienne d'Orves, officier de Marine français, rallié au Général de Gaulle en 1940, fusillé le 29 août 1941.
- Guy Moquet, fils d'un député communiste, fusillé comme otage le 22 octobre 1941, à l'âge de 17 ans ;
- Gilbert Dru, qui organisa la Résistance dans les milieux de la Jeunesse chrétienne, fusillé à Lyon le 17 juillet 1944, à l'âge de 24 ans.

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liens

- film de François Hans sur l'exécution de Guy Môquet

- la rose et le réséda, une chanson sur dailymotion ("Les Choses de Rien", premier album du groupe "La Tordue", 1995)

- la rose et le réséda, autre chanson sur dailymotion (J.-M. Grossi)

- la rose et le réséda, récité par Jean Chevrier, sur Deezer.com

- une lecture-chantée de Michel Carey accompagné par Marcelle Dedieu-Vidal dans un disque également consacré à Honegger et Poulenc

- la rose et le réséda, poème récité par Jean Chevrier (et non par Aragon lui-même comme annoncé sur la vidéo)

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mur des fusillés à la caserne Tirlet de Châlons-sur-Marne

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Dites flûte ou violoncelle
Le double amour qui brûla
L'alouette et l'hirondelle
La rose et le réséda

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mercredi 17 septembre 2008

Je meurs et France demeure (Aragon, "La Diane française")

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Ballade de celui qui chanta

dans les supplices


Je meurs et France demeure
Mon amour et mon refus
Ô mes amis si je meurs
Vous saurez pour quoi ce futbl__coquelicot

Ils sont venus pour le prendre
Ils parlent en Allemand
L'un traduit Veux-tu te rendre
Il répète calmement

Et si c'était à refaire
Je referais ce chemin
Sous vos coups chargés de fers
Que chantent les lendemains

Il chantait lui sous les balles
Des mots sanglants est levé
D'une seconde rafale
Il fallu l'achever

Une autre chanson française
À ses lèvres est montée
Finissant La Marseillaise
Pour toute l'humanité

Aragon
Ballade de celui qui chanta dans les supplices
in La Diane française (extrait), 1943-1944

Aragon_1944
Aragon dans la Drôme en 1944

La "diane" est un roulement de tambour ou une sonnerie de clairon pour réveiller les soldats.

Définition (source) - La Diane (du latin diem, «le jour») est une sonnerie réglementaire de clairon ou de trompette, et une batterie de tambour, annonçant le réveil des soldats en campagne. Elle se substitue alors à la sonnerie habituelle Le réveil. Charles Baudelaire la cite dans l'un de ses vers : "La diane chantait dans les cours des casernes" - autre définition dans : patrimoine-de-france

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