vendredi 15 mai 2009

la conversion forcée du Québec au multiculturalisme

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l’école : laboratoire d'un endoctrinement

Mathieu BOCK-CÔTÉ (Québec)

S’il fallait un aveu, il est là. Dans son témoignage au procès portant sur le droit d’exemption au cours "Éthique et culture religieuse" (ECR), Gérard Bouchard, un des principaux théoriciens du multiculturalisme québécois, a reconnu que la principale fonction de ce cours était d’assurer la reconstruction identitaire de la société québécoise sur le modèle du multiculturalisme. Cette déclaration a la vertu de dévoiler la véritable mission du cours ECR et de l’inscrire au cœur du débat public : la conversion forcée du Québec au multiculturalisme.

finalités politiques

Mais Gérard Bouchard [ci-contre] allait encore plus loin dans son témoignage : «la crise des accommodements 70933raisonnables n'aurait jamais éclaté si le cours était donné depuis longtemps dans les écoles québécoises». Il ne faisait en cela que confirmer ce qu’avait écrit Georges Leroux dans sa plaquette de 2007 : «on doit […] concevoir une éducation où les droits qui légitiment la décision de la Cour suprême [à propos de l’affaire du kirpan], tout autant que la culture religieuse qui en exprime la requête, sont compris de tous et font partie de leur conception de la vie en commun. Car ces droits sont la base de notre démocratie, et l’enjeu actuel est d’en faire le fondement d’une éthique sociale fondée sur la reconnaissance et la mutualité. C’est à cette tâche qu’est appelé le nouveau programme d’éthique et de culture religieuse». Ces deux déclarations dévoilent bien ce que plusieurs ont désigné ailleurs comme les «finalités politiques» du cours ECR.

Finalités politiques. La formule témoigne bien du rôle de l’école qui, selon les théoriciens du multiculturalisme, loin de transmettre une culture historiquement définie et des connaissances sous le signe du savoir, doit plutôt servir de laboratoire pour réaliser l’utopie progressiste d’une société dénationalisée. Cette mise de l’école au service du multiculturalisme en dit long sur la représentation que se font de l’identité québécoise les élites intellectuelles et technocratiques qui composent le parti multiculturaliste.

Car ces dernières le constatent : les Québécois n’adhèrent pas à la religion multiculturelle et désirent plutôt en renverser les dogmes en restaurant la prédominance légitime de la culture nationale comme cadre d’intégration des immigrants.

Mais le refus de dissoudre la culture nationale dans le bazar du cosmopolitisme mondialisé est assimilé à une pathologie identitaire que Bouchard et Taylor ont d’ailleurs cherché à diagnostiquer dans le rapport de leur commission en plaidant pour la création d’une nouvelle identité collective qui ne trouverait plus sa matière dans le Québec historique mais bien dans les chartes de droits et les valeurs qui les porteraient. Pour les défenseurs du cours ECR, la démocratie ne s’accomplirait véritablement que dans les paramètres du multiculturalisme d’État.

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fabriquer un nouveau peuple ?

Il y a pourtant un problème démocratique à vouloir fabriquer un nouveau peuple, à défaut de convaincre celui qui existe déjà. Car ce n’est pas à l’école mais bien au débat public qu’il devrait revenir de changer la société et la première n’est aucunement autorisée à accoucher de ce que le peuple refuse par le second.

Chose certaine, il n’est plus possible de dire, comme le soutiennent les propagandistes du ministère, que le cours ECR n’a pour seule fonction que d’approfondir la connaissance du fait religieux. Bien au contraire, il l’instrumentalise pour le traduire dans les termes d’un endoctrinement idéologique. Il faut se souvenir que Richard Martineau avait rapporté, et il ne fut pas le seul à le faire, qu’un exercice pédagogique proposé dans le cadre du cours ECR consistait à dessiner un nouveau drapeau pour le Québec pour en enlever les symboles «discriminatoires». La consultation des manuels scolaires aura aussi confirmé le délire idéologique que couve ce programme.

Nos élites ont beau parler d’ouverture à l’autre, il faut surtout y reconnaître, malgré la novlangue managériale, le vocabulaire de la pénitence, de la repentance, et de l’oblitération de l’identité nationale. Le cours ECR est exemplaire du retournement des institutions collectives contre l’identité nationale.

révoquer ce programme

La crise des accommodements raisonnables a témoigné du profond enracinement de l’identité québécoise et du refus de son recyclage dans une nouvelle synthèse où elle ne serait plus qu’un communautarisme parmi d’autres. On reconnaîtra dans le cours ECR la contre-offensive de la technocratie pluraliste pour déconstruire dans ses fondements mêmes l’expérience historique québécoise et implanter définitivement le multiculturalisme d’État.

On le sait, il y a plusieurs résistances contre ce programme. Mais ceux qui réclament un droit d’exemption font fausse route tant leur demande se contente d’exiger un «accommodement raisonnable» pour les familles les plus religieuses au sein du système d’éducation. Car il ne s’agit pas de jouer la charte des droits contre le chartisme et de retourner la logique des accommodements raisonnables contre le multiculturalisme.

L’objectif devrait être la révocation de ce programme devenu exemplaire de l’idéologisation du système scolaire québécois. L’abolition du cours ECR devrait être au cœur de toute politique centrée sur le démantèlement des structures institutionnelles du multiculturalisme québécois.

Mathieu BOCK-CÔTÉ (Québec)


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Il y a au Québec trois emblèmes officiels :
le bouleau jaune, l'iris versicolore et le harfang des neiges




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qui est Mathieu Bock-Côté ?

Bock-Côté : citoyen polémiste

Antoine Robitaille

Le Devoir, vendredi 21 septembre 2007

Gérard Bouchard doit résoudre une crise qu'il a contribué à créer, dit le sociologue

 

Mathieu Bock-Côté
photo : Pedro Ruiz

Il y aurait un grand paradoxe avec la Commission sur les accommodements raisonnables : un de ses coprésidents, Gérard Bouchard, est appelé à résoudre une crise qu'il a, au fond, contribué à créer. C'est du moins ce que croit fermement le sociologue Mathieu Bock-Côté, jeune polémiste hyperactif - né l'année du premier référendum -, qui publie cette semaine La Dénationalisation tranquille (Boréal), un premier essai attendu.

Au dire de Mathieu Bock-Côté, Gérard Bouchard est le chef de file d'une cohorte d'intellectuels «politiquement corrects» et coupables, depuis 1995 - l'année de la fameuse phrase de Jacques Parizeau [1] -, d'avoir vidé le nationalisme québécois de sa substance, «criminalisé» tout sentiment majoritaire des Québécois et déconstruit l'esprit national. Rien de moins.

implanter de force une nouvelle identité québécoise

Cette intelligentsia craignait tellement d'être associée à la déclaration honnie («sociologiquement vraie mais politiquement maladroite», note Bock-Côté) de Parizeau qu'elle a enfoncé le bouchon le plus loin possible.

À l'autre extrême, celui de la «dénationalisation». L'histoire, l'«expérience historique» francophone, le «nous», la «survivance», les ancêtres et même la défense de la langue française: tout cela et bien d'autres choses évoquant les racines et les souches ont été décrétés suspects de contamination «ethnique».

Le concept de «majorité francophone» ? Infréquentable. «Vous vous souvenez, dit Mathieu Bock-Côté, c'était l'époque où on assimila le nationalisme historique à un nationalisme "ethnique" fermé sur les autres, auquel on a tout de suite opposé le nationalisme "civique", seul compatible avec l'exigence démocratique

Une époque - de 1996 à 2003 - «un peu folle», marquée par ces querelles des anciens et des postmodernes que furent notamment l'affaire Michaud et la liquidation, par le Bloc québécois, de la notion des «deux peuples fondateurs». Et ce n'est pas tout, poursuit l'inarrêtable Bock-Côté : les intellectuels, au premier chef Gérard Bouchard, ont tenté depuis une décennie «d'implanter de force une nouvelle identité québécoise fabriquée par eux». Le seul et unique socle en était les chartes des droits.

Les Cahiers du 27 juin (revue nommée ainsi en référence au 27 juin 1975, date à laquelle la Charte québécoise des droits et libertés de la personne fut adoptée) sont une publication qu'aime bien critiquer Mathieu Bock-Côté.

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À l'ère postréférendaire, la nation devait au plus vite devenir une pure affaire de procédures. Selon les plus zélés, c'est la nation, carrément, qui devait disparaître de notre vocabulaire. «Pourquoi ne pas parler de société ?», a déjà dit l'historien Jocelyn Létourneau, auquel Bock-Côté consacre un chapitre critique de son essai. Le vieux monde, issu de la Grande Noirceur, suspect de «fermeture, de xénophobie et de haine de l'autre», devait être rejeté au plus vite avant qu'il ne fasse d'autres dommages. Il fallait reprogrammer le patriotisme pour le rendre strictement constitutionnel, «Jürgen Habermas l'avait dit», raille Bock-Côté.

Les cercles intellectuels, ces mondes si perméables aux modes et où la vertu se porte «à la boutonnière», ont rapidement fait consensus : «Tous les intellectuels du Québec sont d'accord, le peuple québécois ne peut que se rallier», a même lancé un jour sans rire un de ces philosophes de l'identité, se souvient Mathieu Bock-Côté en rigolant. «Ça me fait penser à la phrase de Brecht : "Ne serait-il pas plus simple de dissoudre le peuple et d'en élire un autre ?"».

le tournant du 26 mars [1977]

Or, le 26 mars dernier, le peuple a refusé d'être réformé ou dissous, se réjouit le sociologue. «Il a refusé le rôle qu'on lui assignait dans le grand laboratoire cosmopolite à ciel ouvert pour ingénieurs sociaux maladroits qu'était devenu le Québec», dit Bock-Côté.

En propulsant l'ADQ au rang d'opposition officielle, ce peuple a rappelé qu'il ne voulait pas nécessairement de la nouvelle identité québécoise abstraite et désincarnée, nettoyée civiquement par les «élites pluralistes». «Une identité, ce n'est pas le résultat d'une série de colloques mais le fruit d'une expérience historique !», tonne-t-il.

L'ADQ, à la faveur du débat sur les accommodements raisonnables, «s'était réapproprié le thème de la défense de l'identité québécoise». À partir de ce moment, le Parti québécois a dû prendre conscience qu'en «dissociant le projet souverainiste de la défense de l'identité québécoise», il est passé bien près de la disparition.

Ses réflexes hérités de la «mauvaise conscience» de 1995 étaient si bien intégrés, dit le sociologue, que tout ce que son «chef dénationalisé» André Boisclair a réussi à dire pendant la controverse sur les accommodements raisonnables, c'est ceci : «Confiance, nous avons des chartes.» Selon Mathieu Bock-Côté, depuis des années, le PQ se refusait de voir les signaux d'alarme :  la controverse sur le kirpan, celle sur le programme d'histoire. «Ce parti ne semblait pas vouloir de l'électorat qu'il avait

dépossédé sur le plan identitaire depuis 1995

Mathieu Bock-Côté - qui revendique l'étiquette de «conservateur» et aime pester contre le «progressisme» - remercie l'ADQ d'avoir «fait sauter le loquet qui interdisait le débat public» sur la question de l'identité. Il loue Mario Dumont d'avoir fait le choix d'un «nationalisme majoritaire plutôt conservateur» qui rejoignait le peuple, «dépossédé sur le plan identitaire» depuis 1995.

Notamment lorsqu'il a écrit que les Québécois «se sont battus avec trop d'acharnement à porter [leur] langue et [leur] identité à travers les siècles sur ce continent pour que tout cela s'estompe bêtement au fil d'un déclin démographique».

II y a un hic, toutefois : l'ADQ a beau «avoir de bons instincts», note Bock-Côté, elle ne semble pas être capable de les traduire «en vision à moyen et à long terme». Cet admirateur de Charles de Gaulle perçoit en ce parti une «petitesse provinciale déplorable». S'il est prompt à condamner le souverainisme sans identité du PQ de l'époque Boisclair et du Bloc de Duceppe (où il a déjà milité), il souligne que «l'identité sans la souveraineté», comme à l'ADQ, produit une forme de «régionalisme incapable de penser le Québec dans ses aspects institutionnels». Les laudateurs exaltés de «Montréal-pluri-multi-centre-du-monde» l'énervent.

Mais ce nouveau et atypique résidant du Plateau - fier natif du 450, plus précisément de Lorraine - déplore la tentation adéquiste de ne pas «vraiment penser l'intégration des immigrants» en se disant, selon une «mentalité de bourgade», que «la vraie identité québécoise se trouve à Saint-Hyacinthe et pas à Montréal». Le risque, c'est «d'abandonner la métropole à son sort» en ne cherchant même plus à la «réintégrer dans l'espace national».

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Mathieu Bock-Côté, qui a déjà travaillé dans l'entourage de Bernard Landry, a bien apprécié le grand retour du «nous» chez Pauline Marois. «Elle met le doigt sur la bonne chose. Mais va-t-elle le dire, le redire, l'assumer et l'incarner ?» En plus, ce changement de discours correspond à l'intérêt électoral du PQ, dont la tâche, après des années de dénationalisation, consiste à convaincre de nouveau les Québécois qu'il veut défendre leur identité.

Deux questions, enfin. La majorité a des droits, certes, mais ne peut-elle pas devenir tyrannique, comme Tocqueville nous en avait avertis ? «Il fut un temps où on pouvait parler ainsi de manière sensée, mais j'ai l'impression aujourd'hui qu'il y a une espèce d'hyperbole autour de cette question», répond le doctorant. Cela nous porterait à oublier que les «minorités peuvent l'être aussi [tyranniques]», ajoute-t-il. «On donne spontanément tort à la majorité de nos jours, il suffit de lire les textes de la commission Bouchard-Taylor. Il y a un soupçon qui traîne toujours autour des majorités. On veut les déconstruire, les démanteler, les désenclaver. On veut se mettre à l'abri de la souveraineté populaire», fulmine-t-il.

Et le racisme ? L'antiracisme est sans doute excessif parfois, mais cela signifie-t-il que le racisme ait disparu? Certes, «il y en a dans les marges», reconnaît Bock-Côté. «Mais est-ce qu'on est pour autant une société ayant un problème majeur de racisme ? Non. Je refuse cette vision qui consiste à catégoriser sous le signe du racisme toute forme de critique du multiculturalisme

***

- La Dénationalisation tranquille, Mathieu Bock-Côté, éditions du Boréal, 211 pages

source : Le Devoir (Québec)


[1] «C'est vrai, c'est vrai qu'on a été battus, au fond, par quoi ? Par l'argent puis des votes ethniques, essentiellement. Alors, ça veut dire que, la prochaine fois, au lieu d'être 60 ou 61 % à voter « Oui », on sera 63 ou 64 % et ça suffira» (Jacques Parizeau, discours du 30 octobre 1995).


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lundi 4 mai 2009

l'identité nationale du cinéma

1952
jusqu'en 2001, Cannes fut appelé sur les affiches
"Festival international du film"




le cinéma, reflet d'une identité nationale


Géraldine Véron (Le journal du CNRS) : Pourquoi le premier festival du monde est-il une extraordinaire vitrine des cultures, des valeurs ou des idées venues des quatre coins de la planète ?
Monique Dagnaud : Le cinéma reflète presque toujours une culture, une identité nationale ou régionale. Lorsque l'on regarde un film, et même sans le son, on retrouve une signature très identitaire. Y compris si le fanfan_tulipecasting ou l'équipe technique sont internationaux. En peu de temps, le spectateur est capable d'identifier la nationalité du film.
Car le plus souvent, ce dernier dénote un regard, une esthétique qui portent l'empreinte d'un contexte socio-géographique ; il exprime une société particulière. Les décors, la manière de filmer, le jeu des acteurs, le rythme sont des indicateurs très précieux. Le cinéma social anglais, par exemple, est reconnaissable par ses mises en scène d'univers déstructurés ou par ses acteurs qui ont toujours l'air de gens ordinaires. Des cas plus extrêmes existent également, tel que le cinéma de Bollywood, fortement marqué par le «Bollywood masala» : un mélange de danses, de musiques, de chants…
(...)

source

Monique Dagnaud, directrice de recherche CNRS à l'Institut Marcel Mauss (CNRS/EHESS) à Paris

Monique_Dagnaud


voir aussi

Vous assurez que le cinéma reflète presque toujours une culture, une identité nationale. Et permet une véritable affirmation nationale. Comment cela se manifeste-t-il ?

Monique Dagnaud - L'exemple le plus évident, c'est l'Inde. C'est un pays immensément cinéphile. Avec plus de 1 000 films par an, c'est le plus prolifique. Ce phénomène est ancien et très lié à la culture de l'Inde. Dès les années 30, le pays produisait déjà plus de 400 films. Le public, de son côté, reconnaissait dans les images animées un spectacle venant du bouddhisme et de la religion tantrique. De plus, les Anglais ont poussé les Indiens à développer leur industrie cinématographique, pour écarter l'influence du cinéma américain.

En Union soviétique, Eisenstein a représenté une certaine vision de l'histoire de son pays. En France, cette vision est plus ethnographique, identitaire. Elle reflète les passions, les préoccupations des individus. Le cinéma chinois est en pleine expansion. Il parle des problèmes de la société chinoise, comme par exemple la question de l'émigration des paysans vers la ville, mais conserve aussi une vision épique.

Sud-Ouest.com, 17 mai 2009
source

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1953


salairepeur
Le salaire de la peur, Grand Prix 1953

orfeunegro
Orfeu Negro, Palme d'Or 1959

quand_passent_les_cigognes
Quand passent les cigognes, Palme d'Or 1958

loiduseigneur
La loi du seigneur, Palme d'or 1957

renato_20castellani
Deux sous d'espoir, Grand Prix 1952

cannes_vii_festival_international_du_film_1954_giclee_print_c10123007

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liens


- Cinéma et littérature au Brésil - Les mythes du Sertao : émergence d'une identité nationale, Sylvie Debs

- Cinéma turc fin de siècle : le primat de l'identité nationale, Nicolas Monceau

- Cinéma et identité nationale, colloque Toulouse-le Mirail, 2004

- Le doux pays de mon enfance, avec Daniel Russo

- Du "national" appliqué au cinéma, Marie Tortajada (histoire du cinéma suisse)

- Deleuze, cinéma et identité nationale (cr lecture sur David Martin-Jones)

- Italiani. Immagini et identità : Racconti tra cinema e storia

- Le cinéma : constitutif potentiel de l'identité nationale ? (Suisse)

- Cinéma hollywoodien : pourquoi fait-il l'étudier ? Franck Bousquet

- La mélancolie du nom. Cinéma et identité nationale, Serge Cardinal (1997)

- Le cinéma comme élément de l'identité nationale, Festival de Lagos (Nigeria, 2003)

- Le cinéma fait partie de l'identité nationale française (académie de Nice)
 

sertao

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dimanche 3 mai 2009

Serge Ravanel (1920-2009)

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Serge Ravanel : un immortel exemple

Jean-Pierre Chevènement

Serge Ravanel nous a quittés. "Il est mort en combattant", m'a confié sa femme, c'est-à-dire comme il avait vécu.

Entré en Résistance à l’âge de 22 ans, il n’avait jamais reculé devant les risques les plus fous, comme chef national des groupes francs. Le colonel Ravanel restera comme le libérateur de Toulouse en août 1944.

Ce qui frappait le plus chez Serge Ravanel c’était pourtant son caractère réfléchi, sa recherche constante de la meilleure solution. Je revois son beau visage, son regard à la fois profond et vif, j’entends son élocution posée, développant la méthode qui lui paraissait la plus appropriée : bref il montrait la meilleur des qualités qu’on prête aux polytechniciens.

Je l’ai vu appliquer toute son intelligence méthodique à la solution des problèmes de la recherche et de l’industrie françaises, quand il m’a fait l’honneur d’être à mon cabinet de 1981 à 1983. J’imagine très bien qu’il appliquait au combat les mêmes qualités. Les risques fous qu’il a pris ne l’étaient pas autant qu’ils le paraissaient : ils procédaient toujours, j’en suis sûr, d’une analyse complète et raisonnée des situations.

Serge Ravanel était viscéralement un patriote. C’est cela qui le motivait fondamentalement. J’ajoute qu’il ne séparait pas le patriotisme de la recherche d’un progrès collectif partagé. Il aimait la justice et la France d’un même élan.

Adieu, Serge. Nous perdons avec toi un grand Français et un grand Citoyen. Mais que dis-je ?

Nous ne te perdons pas, car tu restes, pour tous ceux qui t’ont connu, un immortel exemple de vertu républicaine.

Jean-Pierre Chevènement
source (30 avril 2009)

- dossier de La Dépèche de Toulouse sur Serge Ravanel


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Serge Ravanel (à gauche) et Raymond Aubrac

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17 septembre 1944,
au stade Chapou à Toulouse


Serge Ravanel, l'une des dernières

grandes figures de la Résistance

Décédé lundi [27 avril 2009] à 88 ans, le Compagnon de la Libération Serge Ravanel, l'une des dernières grandes figures de la Résistance, après en avoir été le plus jeune colonel, n'avait jamais cessé de témoigner de l'actualité des valeurs de la Résistance.

AFP - le 27 avril 2009, 18h55

Ce proche des époux Aubrac avait fait évader Raymond Aubrac en 1943 à Lyon où il avait été libéré cinq mois plus tôt par Lucie Aubrac qui disait toujours de lui : "Serge Ravanel, c'est mon petit frère".

L'oeil bleu pétillant, d'une mémoire méticuleuse, il pouvait raconter sans faillir la genèse du programme du Conseil national de la Résistance (CNR) où cohabitèrent résistants de droite et de gauche.

Resté très curieux de l'actualité politique, cet homme de gauche confiait "avoir été très déçu" par la dernière élection présidentielle.

Né le 12 mai 1920 à Paris, Serge Ravanel entre en septembre 1939 à l'École Polytechnique avant d'être affecté en juin 1940 dans un chantier de jeunesse en Savoie puis de retourner à l'X, alors repliée à Lyon.

En avril 1941, il rejoint la Résistance, termine ses études en juin 1942 et entre au mouvement Libération-Sud. Arrêté une première fois le 5 novembre 1942 à Marseille par la police française et évadé le lendemain, il est à nouveau arrêté le 15 mars 1943 à Lyon par la police française. Interné à la prison Saint-Paul, il réussi à se faire transférer à l'hôpital de l'Antiquaille en simulant une maladie, puis délivré avec deux de ses camarades, par une action des groupes-francs de Libération-Sud le 24 mai 1943, montée par Lucie Aubrac.

À l'hiver 1942-1943, Combat, Libération-sud et Franc-Tireur fusionnent sous le nom de Mouvements unis de Résistance (MUR). Il est alors nommé chef national des groupes francs (GF, commandos de sabotage) et prend le pseudonyme de Ravanel.

Arrêté une troisième fois le 19 octobre 1943 par la police militaire allemande, lors d'une réunion dans l'Ain, Serge Ravanel s'échappe en sautant par une fenêtre puis plonge de nuit dans l'Ain.

Deux jours plus tard, ses groupes francs libèrent Raymond Aubrac en attaquant en pleine ville de Lyon la fourgonnette de la Gestapo qui le transportait.

Le 1er avril 1944, il entre à l'état-major des Corps francs de la libération (CFL) et rejoint Toulouse où il devient chef régional des CFL.

Le 6 juin 1944, Serge Ravanel, nommé chef régional de l'ensemble des Forces françaises de l'Intérieur (FFI) de la région, soit quelque 20.000 hommes, est promu à 24 ans colonel. Il dirige alors la libération de la région toulousaine du 17 au 24 août 1944.

Le 16 septembre, sur la place du Capitole, il attend "plein de confiance" le général de Gaulle qui passe ses troupes en revue. Le chef de la France Libre lui reproche vertement le manque de tenue de ses FFI. Serge Ravanel répètera souvent qu'il avait toujours regretté ce "jugement cinglant et injuste".

Serge Ravanel quittera l'armée en 1950 pour embrasser une carrière d'ingénieur d'électronique, créant plusieurs entreprises. De 1981 à 1983, il avait appartenu au cabinet de Jean-Pierre Chevènement (Recherche et Technologie).

Auteur de L'esprit de Résistance (Seuil, 1995), puis des Valeurs de la Résistance (Privat 2004), un livre d'entretiens avec le journalistes Henri Weill, il avait présidé l'Association des études sur la Résistance intérieure (AERI).

Serge Ravanel rappelait sans relâche les valeurs de la Résistance : "honneur, don de soi, sens de l'intérêt général, refus du racisme".

Il était grand officier de la Légion d'honneur, Croix de guerre avec palme et décoré de la Bronze Star Medal américaine.

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Témoignage de Pierre Bénech, ancien Résistant aux côtés de Ravanel

C'est avec lui

que nous sommes passés à l'offensive

«C'est réellement avec Ravanel que nous sommes passés de la phase statique au stade opérationnel et offensif», se souvient Pierre Bénech. Et celui qui, sur ordre de Jean-Pierre Vernant, avait infiltré la Milice de Toulouse, et reste aujourd'hui le seul survivant du cercle rapproché des chefs de la Résistance, se rappelle de l'arrivée de Ravanel à Toulouse : «c'était le 6 avril 1944. Pendant l'hiver, nous avions perdu notre chef incontesté, François Verdier, assassiné par les nazis le 27 janvier en forêt de Bouconne. Il y avait un flottement sur le plan militaire et Ravanel, qui était le patron national des Corps francs, venait à nous pour nous proposer un nouveau chef. Il se trouve que nous n'en voulions pas. La réunion clandestine qui se déroulait rue de l'Etoile, près du Monument aux morts, a donc failli tourner court. Alors, redoutant la désunion, Ravanel, s'est proposé lui même. Et, bizarrement, tout le monde a accepté».

Pourquoi une telle unanimité ? : «Son charisme avait impressionné, son ton était calme et assuré. Et chacun avait reconnu que cet homme était de ceux à qui on obéit sans qu'ils aient besoin de donner des ordres», explique Pierre Bénech. C'est pendant les semaines qui ont suivi où «Ravanel avait sa planque à Blagnac, près du pont», que les talents d'organisateur du polytechnicien se sont affirmés.

«Il s'entendait à merveille avec Jean-Pierre Vernant, c'étaient là deux hommes exceptionnels de qualités intellectuelles et humaines», conclut Pierre Bénech en soulignant aussi le courage de ses chefs : «le 19 août, en pleins combats, l'état-major clandestin s'est réuni au 21 de la rue d'Orléans, au cœur de Toulouse». Pierre Bénech a une bonne raison de s'en souvenir : c'était lui, qui, avec deux autres résistants armés jusqu'aux dents, assuraient, sur le trottoir, la sécurité de la réunion.

La Dépèche de Toulouse, 28 avril 2009, source

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mardi 28 avril 2009

débat Daniel Lefeuvre / Marcel Détienne

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l'identité nationale est-elle un mythe ?


- émission du 15 janvier 2009 sur France Culture

- écouter l'émission (dailymotion)

- écouter l'émission (attendre quelques secondes la fin du bulletin d'information)


transcription d'une partie des interventions

Marcel Détienne
Tout historien sait que la France s’est faite avec une série de ce qu’elle appelle pudiquement des “rattachements”. La Lorraine a été rattachée, la Savoie a été rattachée, la Provence a été rattachée. Tout a été rattaché. (…)
Pour moi, parler des racines chrétiennes de l’Europe, c’est vraiment… Nous sommes dans les lieux communs. Est-ce qu’on va apprendre à un maghrébin qu’il a des racines chrétiennes parce que la France en a décidé ainsi ? Quand même ! Où sommes-nous ? En France, il y a 5 millions de musulmans !  Comment vont-ils se reconnaître dans ce genre de truc ? Et tout ceux qui viennent de l ‘Afrique, et qui sont Français, qu’est-ce qu’ils ont à faire de cela ? Si on ne diversifie pas, si on ne complexifie pas l’histoire de France, alors nous sommes morts.

(…) Sans l’immigration, la France ne serait rien. Elle est faite d’immigrés ! Nous sommes tous des immigrés. C’est très important de comprendre ça… La France est faite d’apports multiples. Comme toutes les nations d’Europe. Il est important d’ouvrir l’histoire de l’Europe non pas sur ses racines chrétiennes mais sur la complexité dans laquelle elle s’est faite. Notre richesse c’est ça : une multiplicité de cultures…

Quand ça devient une identité nationale comme celle qui brille au firmament du régime de Sarkozy, et qui est fondée sur rapatrier, renvoyer chez eux tous ces gens qui sont des immigrés, c’est évidemment odieux. C’est odieux à mes yeux. Et c’est odieux quand je vois ces historiens qui nous parlent d’une fracture de l’identité historique, et de la nécessité d’un réarmement moral que l’histoire apporterait. Je n’accepte pas ça. Pour moi, ça sent Vichy. A plein nez ! Ca sent le Vichy qui envoyait… Oui, on peut renvoyer un maghrébin ! C’est pas un juif… Il ne sera pas brûlé, il sera simplement renvoyé, expulsé chez lui, “il a rien a foutre ici” ! Et donc ce ministère qui fonctionne est à mes yeux odieux. On veut faire un cours d’identité nationale ! Qu’est-ce que ça va être ?

Pas d’héritage sans examen critique. On ne peut pas hériter comme ça, ah non ! On a trop hérité. Enfin… qu’est ce que c’est… ? Hériter de quoi ? (écouter le mépris dans la voix). Parce qu’on est né là, dans ce trou là ? Et qu’on a le droit d’être un héritier, qui se prend pour un grand Français, avec toute l’histoire de France derrière lui . Aaah, pas question ! Non !

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Daniel Lefeuvre
La France est une construction historique. La France est une donnée historique, elle s’est construite, et elle est ancienne. La France, c’est quelque chose qui existe et que l’on trouve soit à notre naissance, soit à notre arrivée, dans un espace qui est un territoire, une géographie, avec des paysages, avec des odeurs, avec des coutumes, avec des cultures, avec une langue, et dont les racines plongent dans le Moyen-Age.
On a donc une nation qui s’est constituée historiquement par des rattachements, mais une France qui a déjà une personnalité qui va bien au delà de l’ile-de-France, dès le Moyen-Age. (D. Lefeuvre cite des exemples)

La plupart des historiens français ont justement travaillé sur cette réalité qu’est l’identité nationale, le sentiment national. Les médiévistes montrent l’ancienneté de ce sentiment national, sa profondeur et que ce n’est pas un sentiment d’appartenance seulement dynastique mais bien un sentiment d’appartenance à une patrie, à une nation. (exemple Philippe Auguste)

On est d’abord tous, au fond, des Français héritiers de l’histoire de France. Aujourd’hui, on conteste l’identité nationale. Certains qui la contestent en même temps se réclament du mouvement anti-colonial. Mais sur quoi les mouvement d’indépendance se sont-ils fondés, si ce n’est sur l’identité nationale ? Sur quoi le FLN a-t-il fondé sa légitimité historique, sinon pour dire qu’il y a un peuple algérien, une langue, une nation et une religion ? Il y a donc bien eu un récit national, une identité nationale…

Et alors c’est extraordinaire, il y a d’un coté ce qui serait légitime quand il s’agit des anciens territoires colonisés, dont on aurait au fond écrasé l’identité nationale, et qui l’auraient libéré grâce aux indépendances. Donc, toutes les identités nationales sont justifiées, il y en a UNE qui n’aurait pas droit de cité, c’est l’identité française. Ca pose quand même un problème !

source de la transcription

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Saint-Malo

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vendredi 24 avril 2009

symboles identitaires

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les symboles "identitaires" vont être

ravivés en France



Par Reuters, publié le 21/04/2009 à 17:33 - mis à jour le 21/04/2009 à 18:02

PARIS - Enseignement de la Marseillaise aux immigrés, incitation au respect du drapeau et éducation civique pour étrangers : le gouvernement français entend adopter bientôt un programme d'action pour promouvoir le "patriotisme".

Le ministre de l'Immigration et de l'Identité nationale Éric Besson a laissé entrevoir mardi des mesures en ce sens qui seront prises sans doute en juillet prochain, lors d'un comité interministériel à l'intégration.

"Le patriotisme n'est pas ringard (..) Un hymne, un drapeau, un symbole portent en eux le sacrifice de ceux qui ont rêvé la liberté", a-t-il dit à la presse après avoir reçu les propositions du Haut conseil à l'intégration.

À six semaines des élections européennes du 7 juin, le gouvernement reprend ainsi le sujet de l'identité nationale, un des thèmes favoris de Nicolas Sarkozy lorsqu'il était au ministère de l'Intérieur ou candidat à l'Elysée.

Cette démarche vise pour l'opposition à rallier l'électorat de l'extrême-droite puisqu'elle suggère selon elle que l'immigration est en soi problématique.

L'initiative coïncide avec la relance par le chef de l'État d'un autre thème clé de son discours, la sécurité, lors d'un déplacement à Nice mardi.

Eric Besson, ancien socialiste rallié au pouvoir et nommé en janvier à ce ministère à l'intitulé contesté, s'est dit favorable à la mesure symbolique forte d'un enseignement de la Marseillaise aux nouveaux arrivants.

"À titre personnel et sans engager à ce stade le gouvernement, je pense que ce serait une bonne chose. Comprendre ce que sont les paroles de cet hymne, vous savez comme moi que ça ne va pas de soi", a-t-il dit.

Il juge nécessaire de clarifier des phrases telles que celle qui appelle "un sang impur" à "abreuver les sillons" du pays : il s'agit de fustiger symboliquement les ennemis de la République, souligne le ministre.

"Je pense qu'il faut faire preuve de pédagogie et d'explications, est-ce que ça doit être obligatoire, suggéré ? Il y a un espace pour en parler", a dit Eric Besson.

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SIFFLETS DE LA MARSEILLAISE

Ce thème a été relancé après l'épisode des sifflets qui ont accueilli la Marseillaise au Stade de France lors d'un match de football France-Tunisie en octobre dernier.

La droite avait vu dans l'épisode la preuve que les jeunes Français nés de parents maghrébins méprisaient les symboles de la République. Gauche et sociologues avaient plutôt estimé qu'ils manifestaient un certain sentiment d'exclusion.

Les spécialistes du football avaient souligné de leur côté qu'une telle attitude était un jeu fréquent dans les stades.

Le Haut conseil à l'intégration n'avance pas de propositions coercitives et il est notamment sceptique sur l'éventualité de "tests" imposés aux candidats à l'immigration dans les pays d'origine sur le français et les valeurs républicaines.

Le Haut conseil juge nécessaire une formation préalable et Eric Besson assure qu'il n'est pas question d'en faire un préalable à l'autorisation d'entrée.

La proposition formulée à ce sujet est de "profiter du temps d'attente au consulat pour diffuser un film sur les valeurs de la République".

Il est aussi question d'imposer une formation civique aux nouveaux arrivants, avec délivrance d'un certificat, le tout intégré dans un "Contrat d'accueil et d'intégration" rénové par de nouveaux outils de formation. Cette procédure prévoyant un enseignement obligatoire est aujourd'hui systématique.

Le Haut conseil suggère aussi de cibler l'action sur les écoles, en y rendant plus visibles drapeaux et symboles, mais surtout en favorisant la création de classes d'accueil pour les mineurs immigrés, et l'invitation plus régulière de leurs parents dans l'enceinte des établissements.

source


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lundi 20 avril 2009

"leurre" et artifice de pensée chez Esther Benbassa

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tout le monde sait que l'identité de la France est une construction,
cela ne lui en donne pas moins une réalité et une certaine homogénéité



"leurre" et artifice de pensée :

l'identité nationale chez Esther Benbassa

Michel RENARD

Esther Benbassa n'aime pas les républicains "orthodoxes" - en réalité les républicains tout court. Elle fait l'éloge de la France "multiculturelle". Et tire à boulets rouges sur "l'identité nationale". Esther Benbassa écrit donc souvent dans Le Monde.

Comme ce 17 avril 2009 dans un article dont je retiens ceci : "L'«identité nationale» n'est qu'un leurre, puisque l'identité de la France est plurielle. Aucun musée de l'histoire de France et aucun ministère de l'identité nationale n'y pourront rien." (source)

La France "plurielle" comme la "diversité", sont des formules employées à tort et à travers. Et qui dispensent de toute réflexion rigoureuse. On le voit ici. Car enfin, que l'identité nationale soit "singulière" ou "plurielle", elle n'en reste pas moins une identité...! Par quel artifice de pensée peut-on qualifier de "leurre" l'identité d'un pays au motif de son hétérogénéité postulée ? Par quel vice de raisonnement une diversité de cultures à l'intérieur d'un même pays interdirait-elle une identité nationale qui le définit cependant comme différent d'autres pays ?


qu'est-ce qu'un pays multiculturel ?

Que l'identité française soit le résultat d'un processus historique où interviennent des ingrédients divers, est un pont aux ânes. Tout le monde sait cela. Qu'il faille en inférer que notre pays soit multiculturel, ce n'est pas sûr. Qu'on nous dise d'abord ce qu'est un pays monoculturel et à partir de quand il devient multiculturel. On y verra plus clair ensuite.

Ne serait-ce pas avant tout une question d'échelle ? L'usage croissant de langues autres que la langue nationale, dans le milieu familial ou dans le cadre d'activités culturelles ou religieuses, ne suffit pas à dire qu'une population est multiculturelle. Parce que l'idiome qui rassemble est la langue française, véritable système culturel.

L'observance plus nombreuse de l'islam en France ne rend pas la société multiculturelle. Pourquoi ? Parce que les musulmans de France sont, pour l'essentiel, de culture française (je ne parle pas des organisations musulmanes plus ou moins fondamentalistes ou islamistes qui dominent, il est vrai, le panorama militant). Si la langue rituelle des musulmans de France est l'arabe, la langue de l'intelligibilité de l'islam est la langue française. C'est bien cela qui agace profondément les islamistes, d'où les stratégies de disqualification de l'école à partir de la guerre du voile.

La francité qui permet de parler d'identité nationale n'épuise pas le stock de références identitaires mineures (pas au sens qualitatif de ce terme, mais au sens quantitatif). L'attachement aux traditions régionales, qui étaient autant de sous-cultures, dans la France des deux derniers siècles, n'a jamais fait parler de multiculturalité. Tout simplement parce qu'il existe un sentiment d'identité nationale qui subsume le tout.

Michel Renard

- voir le débat dans Le Monde : cliquer ici

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Esther Benbassa, directrice d'études
à l'École pratique des hautes études (EPHE)


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samedi 4 avril 2009

références des citations

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références des citations du livre

Faut-il avoir honte de l'identité nationale ?



Identit__nationale_couv_d_fLes caractéristiques éditoriales de la collection dans laquelle est publié le livre Faut-il avoir honte de l'identité nationale ? ne permettaient pas d'inclure en notes infrapaginales les références des nombreuses citations que compte l'ouvrage. C'est une concession difficile à admettre pour la rigueur historienne. Mais nous n'avions pas le choix. Nous avons donc seulement indiqué, en règle générale, le titre et la date de l'oeuvre citée.

Pour compenser cette carence, nous commençons ci-dessous la publication des références précises des citations. Comme les citations ne sont pas numérotées dans le livre, nous les identifions par la page où elles sont mentionnées et en recopiant leur texte. Il nous faudra un peu de temps pour être complet...

Daniel Lefeuvre - Michel Renard



p. 5
c'est la "droite qui, depuis un siècle, a toujours privilégié le national contre une gauche rassemblée autour du social"
- Gérard Noiriel, À quoi sert «l'identité nationale», Agone, 2007, p. 107.

p. 7
Jules Michelet : "J'aime la France parce qu'elle est la France, et aussi parce que c'est le pays de ceux que j'aime et que j'ai aimés" (Le Peuple, 1846).

p. 8-9
"Une nation ne peut être qu'au prix de se chercher elle-même sans fin, de se transformer dans le sens de son évolution logique, de s'opposer à autrui sans défaillance, de s'identifier au meilleur, à l'essentiel de soi, conséquemment de se reconnaître au vu d'images de marque, de mots de passe connus des initiés (que ceux-ci soient une élite, ou la masse entière du pays, ce qui n'est pas toujours le cas). Se reconnaître à mille tests, croyances, discours, alibis, vaste inconscient sans rivages, obscures confluences, idéologies, mythes, fantasmes… En outre, toute identité nationale implique forcément, une certaine unité nationale, elle en est comme le reflet, la transposition, la condition" (L'identité de la France, espace et histoire, 1986, 17).

p. 10-11
Qui, parmi ces protestataires, désavoue la définition du peuple algérien que donnaient les Oulémas au lendemain de l’indépendance de l’Algérie : "Nous avons besoin de faire distinguer la personnalité de l’Algérie et de l’édifier à nouveau (…) Nous sommes Algériens et cela veut dire que nous sommes un peuple ayant une personnalité propre. Cette personnalité apparaît dans sa religion, dans sa langue, dans ses mœurs, dans sa tradition, enfin dans son histoire" (21 août 1962) [réf. à retrouver].

p. 11
l’affirmation du sociologue algérien Abdel Malek Sayad, qui soutenait que "l’intégrité de notre être, la cohérence de notre système de relations avec nous-mêmes, c’est-à-dire avec nos semblables ou nos homologues" exige de "renouer les fils de l’histoire, restaurer la continuité de cette histoire" algérienne qui aurait été "mutilée" par "l’aliénation coloniale" (Histoire et recherche identitaire, 2002, p. 21).

p. 12
Comme le notait l'écrivain Jean Guéhenno en 1949 : "quiconque a horreur du nationalisme, fût-il français, est peut-être autorisé à n'être pas plus tendre pour le nationalisme des peuples coloniaux" (La part de France, éd. du Mont-Blanc, 1949, p.-185-186).

p. 13-14
Simone Weil (...) : "Il serait vain de se détourner du passé pour ne penser qu'à l'avenir. C'est une illusion dangereuse de croire qu'il y ait même là une possibilité. L'opposition entre l'avenir et le passé est absurde. L'avenir ne nous apporte rien, ne nous donne rien-; c'est nous qui pour le construire devons tout lui donner, lui donner notre vie elle-même. Mais pour donner, il faut posséder, et nous ne possédons d'autre vie, d'autre sève, que les trésors hérités du passé et digérés, assimilés, recréés par nous. De tous les besoins de l'âme humaine, il n'y en a pas de plus vital que le passé. L'amour du passé n'a rien à voir avec une orientation politique réactionnaire" (L'enracinement, 1949, Gallimard-Folio, 2003, p. 70-71).

p. 18
Comme l'indiquait Michel Vovelle en 1984 dans Les lieux de mémoire : "L'ignorance croissante de la Révolution française, elle aussi évanescente dans les programmes scolaires au cours des dernières décennies, prive La Marseillaise de la référence la plus élémentaire aux événements qui lui ont donné naissance". (Les lieux de mémoire, 1. La République, éd. Gallimard-Quarto, 1997, p. 149).

p. 19
(le sentiment national) est aussi l'objet d'appropriations différenciées, non exclusives d'autres identités, mais il n’est pas "un élément identitaire parmi de nombreux autres" (G. Noiriel, À quoi sert «l'identité nationale», Agone, 2007, p. 27-28).

p. 20
Avec les historiens André Burguière et Jacques Revel, il faut donc rejeter "une explication de la nation à partir de sa seule mémoire collective et des discours successifs qu'elle a tenus sur elle-même, pour s'attacher à ce qui la définit plus profondément, c'est-à-dire souvent malgré elle" (préface à l'Histoire de la France, L'espace français, 1989, éd. Points-Seuil, 2000, p. 19).

p. 20
C'est le sens de la déclaration de Danton, le 31 mars 1794. À Robert Lindet, venu lui recommander de quitter la France pour échapper à l'arrestation, il réplique : "Partir ? Est-ce qu'on emporte sa patrie à la semelle de ses souliers ?" (Danton, Discours, éd. de l'Aire, 1983, p. 241).

p. 21
Soutenant que "l'intégration des populations issues de l'immigration a (…) peu de chances de reproduire à l'identique les modes d'action qui furent, pendant un siècle et demi, ceux du creuset français", Pierre Milza interrogeait : "devrons-nous pour autant renoncer à ce qui constitue la spécificité de notre modèle assimilationniste ?  Je ne le pense pas" ajoutait aussitôt l’historien pionnier des immigrations italiennes en France, car "le respect des cultures ne signifie pas qu'on doive laisser à chaque groupe le soin de régler ses affaires hors des règles de la République. Il existe sur ce point un accord assez général des habitants de l'Hexagone" (L'identité de la France et l'Europe, dir. Thierry de Montbrial et Sabine Jansen, éd. Bruylant, 2005, p. 62-63).

p. 21
Pour (Suzanne Citron), il faut faire droit à "l'histoire des trois quarts des Français, qu'ils soient corses, alsaciens, juifs ou arabes, petits-enfants d'immigrés et/ou d'anciens colonisés..." (Le mythe national. L'histoire de France revisitée, 1987 et 2008, p. 307 de l'éd. 2008).

p. 22
l'affaissement du discours scolaire républicain. Un discours qui privilégiait un "répertoire de valeurs et de significations partagées" (Burguière et Revel, préface à l'Histoire de la France, L'espace français, 1989, éd. Points-Seuil, 2000, p. 13).

p. 22
Loin d’avoir affaire à des élèves conditionnés par le "mythe national", ce sont des "enfants sans Histoire" qui peuplaient ses classes, comme l'académicien Alain Decaux, des universitaires et des hommes politiques, s’en inquiétèrent alors (Des enfants sans histoire. Le livre blanc de l'enseignement de l'histoire, préf. Alain Decaux, enquête de Jean-François Fayard, Perrin, 1984).

p. 23
Faute des bénéfices escomptés, cette "histoire éclatée" n'a en rien construit une "francité nouvelle, plurielle, métissée, généreuse" (Suzanne Citron). Et bien des faits divers, quelques-uns tragiques, montrent que ni la fraternité ni la "tolérance" n'en sortent renforcées (Le mythe national. L'histoire de France revisitée, 1987 et 2008, p. 307 de l'éd. 2008).

p. 23
la voix de Pierre Goubert qui assurait qu’il ne fallait pas craindre d'enseigner aux élèves, "sans fausse honte, l'histoire du pays où le hasard les a fait naître" (Des enfants sans histoire. Le livre blanc de l'enseignement de l'histoire, préf. Alain Decaux, enquête de Jean-François Fayard, Perrin, 1984, p. 16).

p. 23-24
Fernand Braudel lui-même avait exposé ses inquiétudes à propos du mot "multi-culturel" : "S'il signifie que plusieurs cultures bavardent ensemble et échangent leurs biens, je suis en faveur du multi-culturel. Mais s'il signifie une culture qui éclate dans toutes les directions pour donner satisfaction aux uns et aux autres, alors je suis contre" (Une leçon d'histoire de Fernand Braudel, journées de Châteauvallon, Arthaud-Flammarion, 1986, p. 167).

p. 24
En octobre 1939, l'écrivain Jean Paulhan invitait déjà à "réapprendre la France". Il fallait de l’audace, alors, pour formuler une telle incitation, comme son fils, Jean-Kelly Paulhan, le rappelle : "Avant la défaite de 1940 : oser la «Patrie», la nommer, à plus forte raison l'exalter apparaissait non pas incompréhensible, mais impossible, odieux ; c'était donner l'impression de faire allégeance au nationalisme, jugé responsable de la Grande Guerre, se ranger dans les rangs d'une droite conservatrice qui avait fini par monopoliser la Patrie, comme si elle avait été seule à même de la comprendre, de l'assumer, de la défendre" (avant-propos au Journal des années noires, 1940-1944 de Jean Guéhenno, Gallimard-Folio, 2002, p. IV).

p. 25
(la romancière et conservateur aux Archives nationales, Édith Thomas) avait imaginé, en juillet 1940, avant le vote des pouvoirs constituants au maréchal Pétain, ce qu'un homme "assez courageux" aurait pu dire à l'Assemblée nationale : "Après aujourd'hui le silence retombe comme une dalle funéraire sur ce qui fut jadis la France. J'entends par là ce que fut la France dans le monde : le pays de Montaigne, et de Descartes, le pays de Voltaire et de la Révolution, la dispensatrice des mots magnifiques que nous croyions naïvement au devenir éternel : la liberté, l'égalité, la justice et la fraternité" (Pages de journal, 1939-1944, éd. Viviane Hamy, 1995, p. 80).

p. 26
Le 29 juin 1940, (Édith Thomas) note : "J'ai vu hier les premiers soldats allemands. Le sentiment qui domine, c'est la haine (…) celle que j'éprouve pour tout uniforme, pour toute autorité de mon propre pays (…) Dans tout cela, en tout cas, très peu de résidu national". Cinq mois plus tard, le 21 novembre, le propos est tout différent : "Je deviens chauvine et cocardière. Hier sur le quai, j'ai aperçu un soldat français en uniforme avec un brassard de la Croix-Rouge (…) J'ai eu envie de lui dire : Si vous saviez comme je suis contente de vous voir" (Pages de journal, 1939-1944, éd. Viviane Hamy, 1995, p.-78-79 et 109).

p. 27
Dans un texte de 1942, qui résonne des fusillades de la clairière de Châteaubriand, Louis Aragon débute ainsi Les enfants de France : "Dans Paris bâillonné, le 11 novembre 1940, moins de cinq mois après qu'un maréchal de France eut proclamé que la Patrie avait touché la terre des épaules, les étudiants descendirent dans la rue, et leur jeune voix retentit si haut que la France tout entière l'entendit et cessa de croire à la défaite. Les étudiants de Paris sont les fils de toute la France, l'espoir spirituel de la Nation" (cité dans La Résistance et ses poètes (France 1940/1945), Pierre Seghers, éd. Seghers, 2004, p. 144).

p. 27-28
Dans cette concurrence des symboles, Aragon avait choisi le combat. Il présente au philosophe communiste Georges Politzer – fusillé par les nazis en mai 1942 au Mont-Valérien – sa tentative de "réclamer notre héritage à la fois de l'histoire et des légendes (…) pour se faire entendre des Français".
"J'expliquai à Politzer le fond de ma pensée : aux mythes de la race, opposer les images de la Nation (…) au sens initial français du mot, qui ne préjuge pas de l'emploi nazi des mythes". Pour l'écrivain communiste "les mythes remis sur leurs pieds ont force non seulement de faire rêver, mais de faire agir, de donner à l'action et aux songeries de chez nous cette cohésion cette unité qui paraissaient alors, en 1941, si hautement désirables. Voilà ce que je dis à Politzer, et que Politzer approuva" (Aragon, La Diane française, suivi de En étrange pays dans mon pays lui-même, 1945, éd. Seghers, 2006, p. 92-93).



(...)

p. 189
Quelle meilleure défense de l'identité nationale que celle prononcée par l'historien britannique Theodore Zeldin dans son Histoire des passions françaises : "Aucune nation, aucune démocratie ne peut écrire sa propre histoire sans reconnaître à la France une dette ou une influence directe. L’histoire de France aura toujours un sens pour l’histoire universelle". Avons-nous le droit de renier cette identité ? (Histoire des passions françaises, 1848-1945, tome 5, Anxiété et hypocrisie, p. 446).






à suivre...

voir aussi : ** index des noms propres cités dans le livre **

 

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mardi 17 février 2009

réponse à Emmanuel Raveline

NoelNicolasCoypelEnlevementEurope
Noël-Nicolas Coypel, L'enlèvement d'Europe
, 1726


identité nationale et Europe

réponse à Emmanuel Raveline



J'avais posté, en forme de commentaire
, sur le blog d'Emmanuel Raveline (Big Blogger), ma réponse à Thomas Wieder au sujet d'un musée de l'histoire de France. Emmanuel Raveline a répondu à ce texte, ce dont je le remercie. Je lui réponds à mon tour.
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1) politique sociale en Europe ?

Emmanuel Raveline (ER) me reproche de douter de l'existence d'une politique sociale en Europe et renvoie à la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne. Or, ce texte proclamé le 7 décembre 2000 par le Parlement, le Conseil et la Commission ne fait qu'énoncer des principes. Il n'instaure pas une politique. Sur ce point, ER, comme beaucoup en matière d'européolâtrie, prend le mot pour la chose. Deux éclairages sur la politique sociale de l'Union européenne.

a) Le 25 avril 2006, au congrès de la CGT, John Monks, secrétaire général de la Confédération Européenne des john_monks36o_4Syndicats fit le récit suivant :
«Chers camarades, lorsque je suis passé de la TUC à la CES, j’ai effectué des visites de courtoisie à Bruxelles. J’ai notamment rendu visite à un haut responsable irlandais de la Commission européenne que je connais depuis 10 ans. Il m’a félicité en ces termes – "Vous arrivez 10 ans trop tard. Delors est parti depuis longtemps. L’Europe sociale s’est arrêtée. Toute notre attention est portée sur la promotion de la croissance économique. Vous n’arriverez à rien de plus. Vous pourrez seulement maintenir l’acquis de vos prédécesseurs. Pourquoi n’êtes-vous pas resté à Londres ?". Et bien, ce fut un conseil dur et brutal. Mais cela était une impression juste et souvent lucide de mon expérience de ces dernières années - pas seulement au niveau européen, mais aussi au niveau national où les pressions tendent vers une Europe moins sociale, une France moins sociale, une Allemagne moins sociale etc.»

b) La Charte, dans son chapitre IV "Solidarité", ne dit pas un mot du chômage ni des mesures de protection contre celui-ci. La "solidarité", dans sa version Union européenne, ignore les travailleurs sans emploi.
Florence_LefresneQuestionnée il y a quelques jours sur les systèmes d'indemnisation du chômage en Europe, Florence Lefresne, économiste à l’Institut de recherches économiques et sociales (Ires), explique : «Les disparités nationales restent sensibles. Pour autant, on assiste bien à des évolutions communes. Le durcissement des critères d’éligibilité, la réduction des montants et des durées d’indemnisation, le renforcement des contrôles, et enfin la redéfinition de l’"emploi convenable", décrivent des évolutions partagées au sein de l’Union européenne et au-delà. Le diagnostic d’un rétrécissement du champ de l’assurance-chômage au profit de logiques d’assistance subordonnée à la reprise de petits boulots est commun à presque tous les pays.» (Challenges.fr, 3 février 2009). Bravo…


2) La question de la langue dans l'identité nationale
Emmanuel Raveline écrit : «Surtout, le caractère extraordinairement péremptoire de la phrase : "la base de l’identité étant la langue" laisse pantois. Voici bien, je crois, les excès d’une idéalisation de "l’âme de la France" !»

Ma formule "la base de l’identité étant la langue" était, certes, rapide. Mais ER aurait dû écrire au lieu de Rapport_abb__Gr_goire«…laisse pantois» : «…laisse patois»…! L'identité linguistique de la France (plurielle, je le sais, puisque 75 langues sont utilisées en métropole et en outre-mer) est en effet le fruit d'une longue histoire qui connut au moins deux affrontements majeurs :

a) avec le latin en 1539 (édit de Villers-Cotterêts qui rend la langue française obligatoire dans les procédures et décisions de justice) et en 1635 (avec la création de l'Académie française par Richelieu afin de veiller au bon usage de la langue) ;
b) avec les patois au moment de la Révolution française : «Aujourd'hui que nous ne sommes plus ni Rouergas, ni Bourguignons etc., et que nous sommes tous Français, nous ne devons avoir qu'une même langue comme nous n'avons qu'un seul coeur» (réponse à l'abbé Grégoire).

Que le rapport d'intimité entre l'identité et la langue ne soit pas le même dans d'autres nations européennes ne saurait invalider la force de cette corrélation dans le cas français.

La Suisse connaît un regain d'expression patriotique dans lequel les valeurs nées du pacte de 1291 sont plus importantes que l'usage linguistique évidemment puisqu'on y parle trois langues différentes. La Belgique est en proie à une crise d'unité nationale avec la confrontation de l'identité flamande et Espagnede l'identité wallonne, le sentiment national n'ayant jamais pu se définir par l'usage d'une langue vu le pluralisme linguistique. Quant à l'Espagne, c'est une nation multinationale. La constitution reconnaît les autonomies des différentes nations à commencer par la Catalogne à l'identité très forte et dans laquelle le catalan est aujourd'hui la langue dominante du système scolaire. L'identité catalane s'affirme dans une rivalité avec l'identité nationale espagnole.

Dans ces trois pays, il est clair que l'absence de tropisme linguistique affaiblit la conscience identitaire nationale, voire en a entrepris le démantèlement (Belgique).



3) une langue commune en Europe ?

Emmanuel Raveline écrit : «Que les Européens ne parlent qu’une langue, grand dieu !, ce serait effectivement terrible. Qu’ils aient, indépendamment de leur langue nationale, une langue commune, on peut - et si on est europhile, on devrait ! - le souhaiter».

Que d'exaltation ingénue…! Souhaiter une langue commune… Mais quelle langue commune ? Une langue ne saurait surgir d'un sentiment europhile. Le bilinguisme, aux dires des spécialistes, affecterait la moitié de la population du monde. Dans la plupart des cas, cependant, il s'agit d'un bilinguisme déséquilibré et causé par des facteurs souvent non désirés tels que les migrations. En Europe occidentale, la règle a plutôt été le logo_globish4monolinguisme. Quelle langue commune pourrait donc faire l'affaire…? Ne parlons pas de l'esperanto, ce n'est pas une langue : une langue se définit, en effet, par un vocabulaire, une grammaire, une syntaxe et par une littérature. Ne parlons pas non plus du globish dont les 1500 mots ne produisent qu'une terminologie de l'inculture.

On voit mal quelle langue seconde pourrait faire l'objet a) d'un choix largement majoritaire dans les actuels 27 États de l'Union européenne (sauf par les usagers de la langue qui serait élue, évidemment), et b) d'un apprentissage dont l'ampleur permettrait à tous les citoyens de l'Union de s'inter-comprendre vraiment, d'avancer vers la reconnaissance des éléments d'une culture commune.

On dira que l'anglais a déjà conquis la position de langue seconde des citoyens des États européens. C'est faux. Le Rapport d’enquête sur la connaissance de l’anglais en Europe (1989) a montré que seuls 6% de la population accèdent à la compréhension de l'anglais. Il n'y a pas d'interlangue européenne.

La pluralité linguistique est liée à des histoires culturelles qui ne peuvent se substituer les unes aux autres sauf à se tuer les unes les autres. Il faut respecter et pérenniser la diversité ou bien tabler sur un effondrement des identités culturelles du Vieux continent au terme duquel s'imposerait aux survivants déculturés et aphasiques un quelconque europish qui serait aux riches langues de culture de l'Europe ce que le globish est à l'anglais de Shakespeare.


carte_possessions_Charles_Quint_en_Europe


4) une histoire commune en Europe ?
Emmanuel Raveline écrit : «L’histoire des pays en Europe depuis la CECA jusqu’à aujourd’hui est une histoire qui rapproche plus que jamais les peuples européens.
Il est intéressant que les exemples donnés par M. Renard soient uniquement liés à des conflits militaires : la Guerre de Cent Ans, les conflits avec les Habsbourg, les guerres révolutionnaires et napoléoniennes».

a) Je ne vois pas que l'Union européenne ait rapproché les peuples de l'Europe. Aucun enthousiasme populaire berlinn'a jamais accompagné les différentes étapes institutionnelles de la CECA jusqu'à l'Euro. Rien de comparable à l'unification italienne au XIXe siècle, par exemple ; ni à la chute du Mur de Berlin en 1989. Aucun mouvement populaire n'a jamais été suscité par ce processus qui reste un mécanisme par en-haut. Il n'y a pas de fraternité européenne.

b) une histoire commune impliquerait que le sens des événements du passé soit partagé. Pour l'essentiel, il n'en est rien. C'est bien pourquoi, l'évaluation des guerres et des affrontements reste un indice lourd pour comprendre l'évolution différenciée des peuples et États en Europe. Mais ce ne sont pas les seuls facteurs historiques continentaux, bien sûr ; il faut compter avec la féodalité, avec le christianisme, avec la Renaissance, avec les Lumières, avec le capitalisme et l'industrialisation, avec la conquête démocratique, avec la suprématie européenne sur le monde pendant cinq siècles…

5) un idéal européen ?
Emmanuel Raveline écrit : «Qu’est-ce que l’idéal européen ? C’est une question très compliquée, j’en conviens. Mais je crois qu’un résumé qui éviterait d’être trop cavalier pourrait être le suivant : la recherche des modalités d’une histoire commune hors de la violence. Quel est le génie de cet idéal ? Le choix de l’histoire longue, contre la foi en l’instant, l’immédiateté, le pouvoir de la «journée». De même que la représentation est en politique une dilatation de la volonté et de l’action, donc en partie une dilatation du temps, de même la construction européenne repose sur une même dilatation du temps, ainsi que je le disais dans un autre billet. Cette dilatation que notre histoire nationale a beaucoup de mal à accepter... c'est l'histoire elle-même».

a) On peut rêver à une «histoire commune hors de la violence» comme au Moyen Âge Pierreon rêvait à un ordre chrétien universel. Est-on sûr d'éviter les Croisades ? En attendant, le conventionnalisme par lequel l'Union européenne s'est édifiée reste purement économique. Il n'y a guère d'idéal là-dedans. ER évoquait plus haut «les excès d’une idéalisation de l’âme de la France». Je crois qu'il s'installe dans un excès d'idéalisation de l'âme de l'Europe.

b) Mais son propos n'est pas clair : on ne sait s'il parle d'une histoire à venir (comme lui, on la souhaite hors de la violence) ou d'un discours historique ne retenant du passé que le non violent… ; il ne s'agirait plus alors de «dilatation du temps» mais d'altération du temps historique.

Michel Renard

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dimanche 15 février 2009

cent détours avant de comprendre que la France était une personne

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la France était claire ce matin-là (1941)

François MITTERRAND



Je viens de découvrir (...) ce texte de François Mitterrand, datant de 1943, qui relate son arrivée le 16 décembre 1941 à Chamblay (Jura) au passage de la ligne de démarcation après son évasion d'un camp de prisonniers. Il figure dans l'ouvrage de Pierre Péan, Mitterrand, une jeunesse française (1994). Étonnante phénoménologie du sentiment national, dont les épigones de François Mitterrand ont sans conteste oublié la force d'évidence et la mystique.

M.R.

Mitterrand_prisonnierLa France était claire ce matin-là. Le soleil avait chassé les brumes. La vallée n'était pas encore frappée par l'aveuglement de la lumière du midi. Les fatigues des jours précédents me semblaient allégées par cette ultime marche, par ces huit kilomètres de route qui me devaient mener au Centre d'hébergement. Des oiseaux voletaient, filaient à ras du sol et se posaient, tête dressée ; un chien au mufle haletant pistait d'un bord à l'autre de la route des traces incertaines. Les champs s'étalaient, gras et vides, mûrissant sous les haleines de l'hiver des naissances secrètes. Des villages blancs et gris séparaient les chemins et les hommes, nonchalamment, sciaient leur bois devant les portes, s'interpellaient en quête des nouvelles de la nuit, poussaient en douceur sur les pédales des bicyclettes.

Je n'étais pas fâché de la retrouver ainsi, ma France presque oubliée. J'avais imaginé je ne sais quels orages et jusqu'à la teinte des nuages, changée. Mais les fumées, les toits, les croisées, mais les terres quadrillées, les haies rectangulaires et les horizons purs, mais les hommes incurieux et froids, c'étaient bien ceux que j'avais quittés. Le retour au pays natal ! J'avais lu la faiblesse qui rompt les jarrets, les mille manières d'être du Petit Liré, j'avais recomposé dans mon exil des scènes volées aux manuels et aux récits de l'autre guerre. Et maintenant j'étais là qui m'efforçais, après deux ans d'absence, de reconnaître les émotions prévues, les constructions ébauchées.

À vrai dire, je me forçais un peu et, sur chaque détail, je butais : la route, les arbres, les villages, la vallée coupée net par les coteaux parallèles, les joncs signaleurs des cours d'eau enfouis ne marquaient pour la cisticole_des_joncs_2006_08_03bissolennelle rencontre qu'une magnifique indifférence. Mais que les miens m'accueillent avec cet air insouciant, je n'espérais pas plus chère preuve d'amitié. Était-ce pudeur abusive ? J'aurais détesté les gestes, les paroles qui, toujours, au lieu de vous admettre, vous repoussent : mes amis n'ont jamais eu besoin d'autre chose que du silence que je leur permets.



un long apprentissage pour décanter le visage obscurci de ma patrie


Et donc, malgré mes réflexes de "littérateur", mon envie d'imiter les beaux mouvements des morceaux choisis, malgré mon goût du spectaculaire, je préférais que mon retour fût aussi peu glorieux, je dirais aussi peu émouvant. Tout était trop facile pour prodiguer le drame : trop facile, l'air du matin mouillé bu par les heures successives ; trop facile le ciel parcouru de voiles légers ; trop facile, l'arrangement des tons pour corriger l'âpreté de l'hiver. Admis de plain-pied dans l'intimité difficile des choses, qu'avais-je à faire de mes vulgaires histoire d'homme ? Je n'avais convoqué ni parents ni amis ; plus tard, quand ils ne seraient que des jalons dans la reprise de mes habitudes, plus tard, on verrait. J'avais d'abord à respirer l'air de mon pays, à écouter le langage des gens de mon pays ; et, simplement par le jeu de mes oreilles et de mes yeux, j'avais à route_Jurareconnaître la présence de mon pays. Le reste suivrait, le reste suit toujours ces découvertes immédiates.

J'ai marché d'un bon pas huit kilomètres après tant d'autres, huit kilomètres de dure route bleue ; et, ce faisant, je me souvenais des chemins parcourus avant de parvenir à cette libre marche sur la première route de ma liberté. Avec ce désir de l'enfant qui croit que la vérité se cache de l'autre côté de l'horizon, qui scrute la ligne inflexible du ciel et se demande quels paysages magiques se déroulent là-bas ; avec cette obstination de l'adulte qui refuse sa dépendance et ne cherche qu'en lui-même, l'explication de toutes choses, avais-je assez nié le passé, la tradition, les lois et l'amour même, tous ces filets tendus par l'espace et le temps.

Il m'avait fallu un long apprentissage pour décanter le visage obscurci de ma patrie, de rêves, d'espoirs, de déceptions, de tout un exotisme apporté par d'étrangères illusions. L'erreur puisée dans mes livres d'histoire et qui m'avait appris à ranger la patrie parmi les Idéals, m'avait peu à peu conduit à voyager dans l'abstraction. Et vite s'étaient décolorés, momifiés des traits jadis robustes et fiers. Notre génération aura fait cent détours avant de comprendre que la France était une personne.

Puis, je me rappelais les journées vécues dans les camps et la reconquête, inconsciente avant d'être volontaire, de simples vérités. Là-bas, on aimait parler de chez soi et on s'en voulait de vains désirs qui avaient autrefois poussé l'esprit à voyager, à déserter les lieux faits pour nous et si pareils à nous que, privés d'eux, on sentait un secret malaise. On réfléchissait à toutes ces choses sans histoires qui vous conduisaient d'un bout à l'autre de la vie, à toutes ces choses sans regrets dont était tissée la tâche quotidienne. On se confessait comme d'une trahison et des oublis et des nostalgies. Quand on fouillait les horizons de la terre étrangère, on ne les voyait guère ; dans nos interminables songeries, les images du présent gravitaient, légères, et se dissipaient devant les images du passé. Et, au-delà de nos paroles, les formes qui se levaient, pressées, ramenaient les mêmes contours. Derrière les barbelés, on cherchait avidement des marques, des points de repère ; on éprouvait un subit bien-être.



la fraternité des mêmes habitudes


La couleur du ciel, la teinte des toits, la manière de tracer le sillon, l'heure du repas, la voix des enfants, l'odeur de la maison, voici ce que nous évoquions, exilés soumis à des vents inconnus, mal habitués aux toits aigus de tuiles rondes, étonnés de socs hauts et maigres qui fouillent la terre à seigle, réduits à la soupe réglementaire avalée en silence. Pendant les premiers jours, il nous avait suffi d'obéir aux nécessités-immédiates : la faim qui tire l'estomac, le froid qui tasse le corps. Mais, vite, nous étions retournés aux gestes appris, aux sentiments mal endormis, à la fraternité des mêmes habitudes ; alors chacun s'était rapproché de ceux qui savaient les mêmes noms de villages et de quel côté l'on tourne pour aller au mas, de ceux qui savaient les mêmes prémices de l'orage dans le flamboiement des soleils couchants, de ceux qui allongeaient ou raccourcissaient les mêmes syllabes.

Ainsi s'était rétablie une liaison mystique entre les groupes d'hommes et la terre en leur possession, comme à l'époque primitive où elle appartenait à la communauté des morts et des vivants ; les fruits du sol figuraient alors l'âme des disparus et chacun avait conscience de participer UCR_Viemoderneà un monde obscur dont l'individu n'était que l'expression fugitive. Qui donc aurait pu séparer ce tout ? L'homme s'intégrait à l'animal, au végétal, au minéral, et se reconnaissait en eux : il n'était pas encore ce faux dieu qui danse sur le monde et ne sait plus, comme entraîné par sa propre folie, où il reposera les pieds.

Comme les fièvres d'antan me paraissaient vaines, maintenant qu'en ce matin d'hiver je parcourais, paisible et calme, au plus profond du cœur, la première distance du chemin retrouvé ! Voici que je retournais dans mon clos exigu, dans ma maison de pierre blanche, parmi les hommes simples et bruts. Mais les barrières n'étaient plus là où je les avais crues. Les coteaux ondulés de mon pays natal ne bordaient plus mon univers. Loin d'eux, j'avais appris à déceler les richesses enserrées dans leurs lignes précises. Désormais, attentif aux parfums, aux couleurs, aux changements du ciel, aux gestes des animaux, aux cycles des saisons, aux coutumes des hommes soumis au rythme de la vie propre à ce coin de terre et à cette race d'hommes, j'allais pouvoir mêler mon souffle en une cadence égale à la toute-puissance des souffles originels. Cette facilité, conquise après tant d'errements, me fournissait la dernière preuve : je devenais homme libre sitôt ma liberté remise à la réalité charnelle de mon sol.


j'avais découvert dans les vallées d'exil les espaces

et les bornes du domaine ancestral

Et voici que l'heure était venue où, pour moi, s'accomplissait le rite définitif. Au terme de ma longue route, pèlerin avancé au-devant de l'immobile cortège, précurseur de milliers d'hommes en uniforme kaki, je sus que j'avais découvert dans les vallées d'exil les espaces et les bornes du domaine ancestral.

Il est des amitiés qui naissent un jour d'été parce que le soleil est là, qui donne aux choses des couleurs telles que leur fragilité s'inscrit dans leur splendeur ; et, pour sauver cette minute, l'être qui l'a partagée avec vous, vous l'aimez. Tout ce qui va mourir incite au partage, comme on partage couple_colorela peur en s'étreignant l'un l'autre. Ainsi le voyageur, sur le quai, a l'envie d'embrasser celui qui reste ; celui qui reste a le cœur étrangement troublé de ce départ d'un être auquel rien peut-être jusque-là ne le rattachait, et qui perd soudain son vêtement d'étranger parce que la vie leur signifie en même temps qu'elle est faite de mort et d'oubli.

Il est de longues correspondances qui s'ébauchent au cours d'une promenade, devant un tableau de maître, dans la communion d'une admiration. L'âme a frémi dans ce moment unique et les sens se sont émus ; et jamais ne sera séparé de ces frémissements l'autre 9782070362103FSvisage qui les a connus. Et puis, le temps passe avec ses années parallèles. Si les êtres essaient de sauter hors de leur ligne pour aller à la rencontre d'un de ces fugitifs porteur de tant de rêves, quelles déceptions, quel impossible raccord ! Les nourritures ont été trop dissemblables, la chair et l'esprit ont été meurtris et ravis par d'autres coups et d'autres merveilles. Et c'est, dans La Porte étroite, la main de Jérôme au retour de son voyage d'Italie qui, en haut de la côte, se déprend de celle d'Alyssa parce qu'il fait trop chaud et leurs corps sont trop lourds, et parce ce que, de l'un à l'autre, plus rien ne communique.

On ne préserve ces amitiés exaltantes et douces qu'en vivant du souvenir d'où jaillit l'eau fraîche ; mais qu'on ne tente pas de répéter le choc de la baguette sur le rocher ; il ne se fendra pas ; et seule demeurera la sécheresse, d'autant plus désolante qu'elle exprime désormais l'abandon de la grâce.



chaque carré bruni par la trace des labours


Mon amitié pour mon pays, je le comprenais subitement, ce n'était pas cette amitié d'un moment qui alimente une longue suite de jours, mais l'attache ignorée, toute puissante, libre de peur et de déchirement, qui n'a besoin, pour se révéler, que de la facilité des nouvelles rencontres. Quand on retrouve son pays, on ne pousse pas des cris de joie. La joie est là qui vous gonfle la poitrine, qui vous parcourt les muscles des jambes, qui vous dirige les regards. Il n'y a pas besoin de clamer cette joie ; elle est une manière de marche, de respirer, de voir une mise en accord rapide et harmonieuse avec les choses d'alentour.

Ainsi, sur cette route nationale, sur cette route de plaine, bleue et cernée de vert, je comprenais que ma joie était faite de certitude et de facilité. J'avais désiré autrefois des espaces et je ne sais quels infinis horizons. Comme cela avait été compliqué ! Comme je m'étais torturé l'esprit et le cœur ! L'infini, l'espace, la liberté, c'était cette joie d'aujourd'hui, si sûre d'elle et si pareille à ce bout de route sur laquelle mes brodequins frappaient dur.

Aussi ma libération n'avait-elle commencé que du moment où, débarrassé des gestes officiels, j'avais pu, muni de mon mince bagage, entamer la dernière étape. L'émotion légitime des accueils en fanfare, cela faisait encore moins partie du cérémonial de l'absence. Sitôt abandonné à moi-même, j'avais décidé cette marche, ce contact direct avec les choses de chez moi. Une grande joie se tait pour nourrir les souvenirs : comme le nageur dans l'eau et l'oiseau dans l'air, je me sentais élastique et frais ; nul besoin d'intermédiaires pour me soutenir : l'éclat de la voix, les bondissements du cœur eussent été importuns.

D'ailleurs, toute convention m'avait été gracieusement épargnée. Le printemps ne se passe pas de bourgeons, l'été de feux, l'automne de feuilles mortes, l'hiver de neige et de tourments ; et, justement, l'hiver de ce jour était clair et serein, plein de murmures et d'ébats ; le soleil révélait des couleurs nettes, délimitait, multipliait les nuances. Mon pays pouvait se distraire à me présenter un visage inattendu que l'étranger eût appelé pittoresque ; je n'y discernais qu'un jeu familier.

La foulée large, la respiration ample, les mouvements aisés, j'avançais ainsi, libre d'entraves. Si mon pays m'était apparu moins vivace que mon appétit, moins vaste que mon ambition, moins riche que mes désirs, moins rigoureux que mon exigence, moins grand que mon espoir, quelle délivrance dérisoire ! Mais ces coteaux, cette lumière, ces horizons affublés de qualificatifs trompeurs affirmaient autre chose que des "élans moyens", que des "tons en demi-teinte", qu'un "raffinement dénué d'énergie". Chaque carré bruni par la trace des labours, chaque champ, chaque maison sagement défendue contre les vents, racontait une victoire. Unthumb_bfcb120ea85afb45b2846fc5482a1214 accord subtil s'était établi entre l'homme, dernier venu triomphateur, et la terre, siècle par siècle livrée. La force naît de l'équilibre. Non par la demi-mesure, la fausse sagesse du juste milieu, mais par l'âpre violence, la conquête brutale, la soumission exigée. La terre aime ce viol et rend à l'homme plus qu'il n'espère. Mais, en le reconnaissant pour maître, elle le tient. Cette histoire se déroulait sous mes regards.

Pas un mètre cube qui n'eût reçu la visite du paysan, pas un mètre cube qui n'eût été remué par ses outils ; l'œuvre de l'homme commandait jusqu'aux teintes, obligeant le soleil à sanctionner là le rouge de la glèbe fendue, là le gris de jachères voulues par le repos, là le bleu de la route, là le vert des feuilles persistantes. Chacun de mes pas me rapprochait de la gloire des miens, la seule éternelle ; celle que la terre exalte en son orgueil de vaincue. Ce peuple qui domine le sol où il vit et qui reçoit, en échange, l'apport des puissances secrètes contenues dans ses flancs, je pouvais le rejoindre sans crainte. Loin de lui, j'avais appris à désirer la grandeur ; je devinais, presque interdit, qu'en lui j'allais la posséder.


je fus comme un homme aux vêtements de lumière

Le soleil était dieu en ce jour de décembre ; et il avait choisi chaque chose pour s'y développer d'apparence. Chacune des nuances avait sa vérité qui se manifestait dans le plaisir secret des orgueils véritables : acceptant de paraître incertaine, confondue, intransigeante seulement pour ses élus. C'est ainsi que les peupliers défeuillés allaient du clair au sombre, détachés sur les verts et les gris variables des collines ; que les chemins couraient, couleur de sable sale ; que les toits penchaient leurs tuiles brunes sur les villages purs ; que le ciel emmêlait les douceurs d'or parmi les bleus. La mesure de cette matinée était celle où l'homme peut marcher sur les sentiers irréguliers de la terre comme sur les larges avenues, et partout à l'aise, léger de la certitude d'être admis.

Quand je me détournais pour regarder le mont qui détache sa parabole au-dessus des pignons pointus, quand je distinguais Toulouse avec son pan de muraille resté là pour témoigner que les siècles ne meurent que dans l'œuvre des hommes, quand je cherchais Baudin camouflé dans un pli de terrain, humble de ses cheminées d'usine, et quand d'un coup, je découvris Montchauvier, sa tour carrée et ses maisons tranquillement posées sous leur ciel d'école florentine, je fus comme un homme aux vêtements de lumière.

Vraiment rien n'embarrassait les gestes, et les regards voyageaient sans fatigue. Il y avait bien un peu de complicité dans cette attitude du soleil : juste assez pour éliminer les sueurs, les dépits, les lassitudes, et surtout pour distraire l'esprit de l'implacable jeu qui oblige à donner vie pour mort et mort pour vie. Et c'était en cela que je pouvais crier à l'exception et me presser de respirer dans l'oubli des miasmes. Par une pente naturelle, je commençais même à rêver l'impossible et j'imaginais déjà une vie pareille à cette splendeur où, sans effort ni transfiguration, la condition humaine allait de niveau avec le dieu caché dans ces choses. Non, la plaine ni les coteaux, les hameaux ni la route, seule dans sa rectitude, les cloches qui tintaient dans les tours des églises, les cris rapides des oiseaux et des insectes, ni l'appel grondeur de l'homme au cheval qui bronchait ne semblaient rien annoncer. Et pourtant, qui hors d'eux avait deviné que ma silhouette vagabonde venait enfin de terminer les aventures éphémères ?

Quand j'arrivai au centre d'hébergement, m'y accueillit un Compagnon, de France. Il me fit entrer dans une maison basse et fraîche. Dans la pièce de gauche aux murs craquelés, il y avait une table longue avec des couverts pour le repas de midi, et dans celle de droite, une table ronde avec des registres. On commença par les papiers. Une fois de plus, je remplis des colonnes, déclinai mon identité et signai. La France était bien enclose entre ces quatre murs avec son odeur d'encre et de pain. On parla. Le compagnon, poli et propre (ô surprise !), eut l'à-propos de ne pas s'apitoyer, de ne pas exhorter. Il faisait son travail et ce travail, il ne l'appelait pas son devoir. Il m'entretint du temps, de la campagne et de toutes choses ordinaires. Il me demanda d'où je venais et non pas où j'allais ; il savait bien que j'allais n'importe où qui serait pareil à mon goût du silence. Moi, j'écoutais le son de sa voix et son accent, insignifiant et net comme son discours, prêt à rai_de_lumi_reinscrire toute modulation ou idée. Oui, ce Compagnon de France, ce premier Français de ma liberté m'est apparu étrangement prêt. Puis je passai à table, et, comme je commençais à rompre mon pain, je remarquai le rai de soleil qui, pénétrant par la fenêtre grande ouverte, dessinait sur le plancher un rectangle pur. J'y jetai quelques miettes. S'agita puis se referma un remous de poussière.
Dehors, la France avait son visage paisible.

in Pierre Péan, Mitterrand, une jeunesse française, 1934-1947,
(1994), éd. poche, 1995, p. 166-174.

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Jura : "dehors, la France avait son visage paisible"


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vendredi 6 février 2009

"Ils nous ont pris Jeanne d'Arc, cette fille du peuple..." (Jean Perrin, 1935)

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«Ils nous ont pris Jeanne d'Arc...»

discours de Jean Perrin le 14 juillet 1935

Les manifestations des Ligues le 6 février 1934 ne sont pas à l'origine directe du Front populaire ; la dénonciation des socialistes par le PCF, accusés d'être les complices du fascisme, continue jusqu'en juin 1934.
Mais au congrès du PCF en juin 1934 à Ivry, le virage est pris. Le 27 juillet 1934 est conclu le pacte d'unité d'action pour "battre le fascisme", entre socialistes et communistes.
Le 14 juillet 1935 a lieu la prestation de serment (voir photo ci-dessous). À cette occasion, le matin, Jean Perrin, prix Nobel de physique, prononce le discours est extrait le passage suivant :


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- Ils nous ont pris Jeanne d'Arc, cette fille du peuple, abandonnée par le roi que l'élan populaire venait de rendre victorieux et brûlée par les prêtres qui depuis l'ont canonisée.

Ils ont essayé de vous prendre le drapeau de 89, ce noble drapeau tricolore des victoires républicaines de Valmy, de Jemmapes [1], de Hohenlinden [2], de Verdun [3], ce drapeau qui tout à l'heure, à nouveau coiffé du bonnet phrygien de 92, va flotter au devant de nos troupes, symbole des libertés que vous avez conquises, à côté de ce drapeau rouge devenu celui de l'Union Soviétique – et qui lui, symbolise l'espérance des malheureux.

Ils ont enfin essayé de nous prendre cette héroïque Marseillaise, ce chant révolutionnaire et farouche qui fit trembler tous les trônes d'Europe, en ce temps qu'il ne faut tout de même pas oublier où notre Grande République appela la première tous les peuples à la liberté, cette Marseillaise qui a été, pendant un siècle, le chant des peuples opprimés, et de la Russie elle-même, cette Marseillaise de Rude qui sculpta son envol sur cet Arc de Triomphe qui abrite votre frère inconnu et où vous n'avez pas le droit de passer.

Jean Perrin, discours du 14 juillet 1935, cité par Georges Lefranc,
Histoire du Front populaire, Payot, 1965 (éd.1974), p. 84-85.



[1] Georges Lefranc a noté ces "erreurs historiques" : "Ni Valmy, ni Jemmapes ne sont des victoires républicaines. L'armée qui les remporte est encore une armée royale". Sans doute, mais peut-être Jean Perrin, faisait-il allusion à la chronologie : Valmy (20 septembre 1792) a provoqué la proclamation de la République (21 septembre 1792), et Jeammapes, autre victoire sur les Autrichiens, eut lieu le 6 novembre 1792.
[2] Victoire de Bonaparte sur les Autrichiens, le 3 décembre 1800, à Hohenlinden (environs de Munich).
[3] Bataille de Verdun en 1916.

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manifestation du 14 juillet 1935 de la Bastille à la Nation ;
le discours de Perrin, prix Nobel de physique, fut prononcé le matin lors du rassemblement
au vélodrome Buffalo à Montrouge


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Jean PERRIN (1870-1942)
repères biographiques
Né à Lille le 30 septembre 1870, Jean Perrin fait ses études secondaires à Lyon. Il les termine à Paris en classe de Mathématiques supérieures au lycée Janson de Sailly. Bachelier ès lettres et ès sciences, il est reçu à l’École normale supérieure en 1890 (promotion de 1891 après le service militaire). Agrégé de physique en 1894, il reste à l’École normale comme agrégé préparateur de 1895 à 1898. Il est docteur ès sciences en 1897.
Professeur à l’École normale supérieure de Sèvres (1900-1925), il devient professeur de chimie-physique à la Faculté des sciences de Paris (1910) où il reste jusqu’à la retraite en septembre 1940.
Pendant la guerre de 1914-1918, il est mobilisé comme officier du génie puis attaché au service de recherches de la Défense nationale (1915) : il crée plusieurs appareils acoustiques dont sont équipées les armées françaises.
Il reçoit le prix Nobel de physique en 1926.
Il a un rôle primordial dans l’organisation de la recherche française : fondateur de l’Observatoire de Haute Provence, il est à l’origine du Centre National de la Recherche Scientifique, et crée le Palais de la Découverte (1937).
Il est Sous-Secrétaire d’État à la Recherche Scientifique dans le gouvernement de Léon Blum (octobre 1936).
Après l’armistice de 1940, il part en zone libre à Lyon puis se rend aux États-Unis au début de 1942. Il meurt à New-York le 17 avril 1742. Des funérailles nationales sont organisées le 18 novembre 1948, ses cendres sont transférées au Panthéon.

Jean_Baptiste_Perrin

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